Approche de la structure (R)

§§1-6 §§7-9 §§10-13 
§§14-16
 §§17-19 §§20-24
§§25-28 §§29-32 §§33-36
§§37-40 §§41-44 §§45-47
§§48-50 §§51-54 §§55-60
§§61-63 §§64-68

 

§69

J’en arrive au moment crucial. La constitution, comme je l’ai fait la dernière fois, d’une « maquette » – si jamais une telle notion a un sens d’un point de vue poétique – remplissait un office trouble : en s’y attelant, je faisais ce que j’avais à faire (ici, un poème sur le pont Saint-Ange) sans faire ce que j’avais à faire (un poème en anglais sur le pont Saint-Ange). Je me demande maintenant si l’enjeu de cette maquette n’était pas un peu, je ne sais comment dire, « psychanalytique » ou « chamanique » : c’était une manière d’aborder de biais, ruser avec la difficulté, regarder la chose-même par le fait de fixer ailleurs. Par « chamanique », je veux dire que cela touchait aussi quelque chose de l’ordre du rite : l’enjeu en était, peu ou prou, de prendre avec moi les forces de la communauté pour affronter une difficulté. On ne voit pas, sans doute, comment la composition d’un petit sonnet en français dans un modeste feuilleton peut être vécu par celui qui s’y adonne comme l’accueil rituel de forces sociales ; mais que l’on considère seulement la forme du sonnet. J’ai dit que le poème final que j’avais à composer en anglais serait plus long, et que j’étais en train de construire un modèle réduit ; mais un sonnet n’est pas seulement un poème court, c’est aussi une forme qui a traversé le temps depuis le XIIIe siècle (la seule forme poétique traditionnelle, sans doute, qu’on puisse encore considérer vivante aujourd’hui), s’enrichissant des mobilisations successives qu’en ont fait les poètes italiens, anglais, français, espagnols, portugais, allemands, américains (pour ceux que je connais). Je ne veux pas dire qu’écrire un sonnet est nécessairement convoquer les mânes augustes de Pétrarque, Shakespeare, Ronsard, Quevedo, Camões, Rilke et Wanda Coleman – mais presque. Cela signifie en tout cas passer par où ils sont passés, se poser des questions qu’ils se sont posées, et compter sur les trucs par lesquels ils ont réglé certains problèmes. Même en ayant la conception la plus matérialiste et la moins mystique de la littérature, on ne peut pas ne pas reconnaître que le sonnet est une forme héritée, et qu’en écrivant un sonnet on s’appuie sur la puissance d’autres. Or, on ne s’appuie pas de n’importe quelle façon, mais en reproduisant des mouvements, en repassant par des points clés, en performant un ensemble concerté, organisé, de gestes. Est-ce que ce n’est pas cela, tout simplement, un rite : le ressouvenir d’actions jadis accomplies par les grands anciens, peu à peu codifiées dans un répertoire de gestes traditionnels, pour s’augmenter de leur force ?

§70

Parvenu à mon sonnet français, je pourrais décider de « seulement » le traduire en anglais – ou même, le faire traduire par un ami traducteur, voire – pour limiter encore l’investissement en énergie humaine, par une IA. D’ailleurs, je me suis prêté à l’expérience : j’ai mis le sonnet dans Claude puis ai demandé à ce logiciel de le traduire. Comme je peux vérifier l’acuité sémiotique de chaque terme, de chaque vers, mais que j’ai beaucoup plus de mal à savoir si la traduction est au « niveau poétique » de l’original (par quoi je veux dire : est-ce un aussi « bon poème » ? si tant est que mon sonnet français original soit un bon poème – mais de ce que je peux en juger, je le dirais acceptable), je continue l’expérience en lui demandant maintenant de traduire le sonnet anglais qu’il a généré en un nouveau texte français. À l’issue de ce téléphone arabe, il s’est passé ce qui était prévisible : outre que la traduction en anglais (qui ne marque ni le genre ni le nombre des adjectifs) a mécaniquement embrouillé la signification et notamment le jeu sur les pronoms, la métrique a sauté, et par voie de conséquence j’obtiens un texte localement moins dense où les bizarreries et les irrégularités sont aplaties comme sur une piste de ski qu’on a damée. Mais hormis cela, je dois dire que c’est un poème remarquablement proche, ce qui suggère sans doute que la version anglaise était elle-même déjà une traduction très correcte. Mais je ne veux pas en rester à une traduction : écrire en anglais, pour moi, ce n’est pas seulement écrire (en anglais) c’est redevenir un enfant et affronter un monstre : dans cette langue, mon bureau s’assombrit ; mes sens s’anesthésient ; et les mots se comportent comme des jouets récalcitrants. Les significations me filent entre les doigts. Les sonorités s’assourdissent. Je maîtrise mal leurs relations. Je n’ignore pas que le poème que je serai capable d’écrire en anglais sera fatalement moins bon qu’un poème que j’écrirais en français – moins maîtrisé, plus aléatoire, plus forcé, avec des associations qui jurent et d’autres qui sont trop ternes – et même que la traduction de ce même poème par IA, mais il m’importe d’autant plus de vivre ce malaise en première personne qu’il me semble en lien avec le contenu de « The Desert Music » auquel je suis censé « répondre ». S’avancer en tâtonnant dans une langue étrangère, c’est une expérience homologue à la rencontre d’une shapelessness sur un pont incertain entre deux territoires : une aventure dans la wilderness, dont la qualité du résultat (en termes de poème achevé et conforme aux goûts d’un public parisien anglophone un soir d’octobre 2026) importe moins que l’authenticité du vécu. (D’une manière générale pour la poésie, même dans sa langue, la qualité assimilable du résultat importe moins que l’authenticité du vécu ; et pour ma part, je me suis résolu depuis longtemps maintenant à essayer de superposer les deux plutôt que de compter illusoirement sur le fait que l’une découle mécaniquement de l’autre.)

§71

Allons-y donc. J’ai l’idée de dilater mon sonnet, en faisant gonfler chaque cellule (vers ou strophe) autant qu’il sera nécessaire pour que le poème inclue tout ce qu’il doit. Prenons le premier vers : « Étrangers au sujet de l’art municipal » dont j’ai dit qu’il fonctionnait par condensation de plusieurs significations opposées : « étrangers » renvoie à la fois aux réfugiés et au fait de ne pas se sentir concerné, « sujet » veut dire à la fois « thème » et « citoyen soumis », « art municipal » dénote explicitement les photos accrochées et implicitement l’art de la politique. Je ne sais pas si une traduction littérale comme « Strangers to the subject of municipal art » implique les mêmes ambiguïtés – c’est bien possible car les mots en sont presque identiques ! – mais pour autant que je puisse en juger, il me semble que l’effet n’est pas tout à fait le même. Je trouve le vers français plus ironique, il a quelque chose d’à la fois résolu, cynique et désespéré. Le vers anglais me semble au contraire assez abstrait ; je trouve qu’il manque de noirceur, de matière et d’implication subjective. Plutôt que de faire passer un origami d’une langue à l’autre, je vais essayer de déplier et replier selon la résistance offerte par la matière du nouveau papier. Je pourrais commencer ainsi :

Who’s not stranger
to municipal art ?

Mais je trouve qu’il faudrait une accroche plus concrète, avec des points de repère pour le lecteur ; au lieu de lui donner l’impression qu’on se lance dans une méditation abstraite et presque un sujet de dissertation :

The municipal art and its subjects
makes us strangers.

Je ne me préoccupe maintenant plus vraiment de savoir si le sens est identique à celui du sonnet français ; j’essaie simplement d’écrire de la poésie, en anglais – et je me rends compte que je suis encore tombé sur un pentamètre. Maintenant, laissons le texte se déployer jusqu’à ce premier état :

Exposed pictures expose
people “watching T.V.”
on the wire fencing upon the Saint-
Ange bridge in front of the refugee camp

 the municipal art and word—with all
entitlement of the subject—

makes you stranger;

 nobody here’s watching the T.V. that frames us

 J’ai l’impression qu’il manque au poème une description franche de l’exposition photo elle-même. Je vais donc chercher un texte de présentation sur Internet et, tout en prenant garde de ne pas obscurcir sa signification, je le coupe selon une musique que j’imagine possible avec et malgré mon accent français :

Exposed pictures expose
people “watching T.V.”
on the wire fencing upon the Saint-
Ange bridge in front of the refugee camp

“Some fifty photographs along the length
showing people slumped on sofas,
children transfixed, adults absorbed
by their televisions,
entire families sitting around.”

“The aim is to capture the gaze of the viewer,
of the subject themselves
gaze filled with emotion or lack
of awareness.”

“The lost gazes
reach out across the screens.”

 the municipal art and word—with all
entitlement of the subject—
makes you stranger;

 nobody here’s watching the T.V. that frames us

§72

Je vois à ce début de poème deux assez gros défauts : la dernière phrase tombe comme un cheveu sur la soupe, et la longue description de photos déplace l’enjeu dramatique. Or, la question n’est pas pour moi de mettre en scène cette exposition ; il s’agit simplement de construire une cabane de sens possible, à partir de planches variées, pour proposer à la surface de ses parois des figures inédites. Je retourne donc les mains dans la matière. Au bout de quelques heures, j’ai le résultat suivant :

Exposed pictures expose
people “watching T.V.”
on the wire fencing upon the Saint-
Ange bridge in front of the refugee camp

 “Some fifty photographs along the length
showing people slumped on sofas,
children transfixed, adults absorbed
by their televisions,
entire families sitting around.”

 but municipal art and word—
with all
entitlement of the subject—
makes you stranger;

 nobody here’s
watching the T.V. that frames us

 neither are commuters above
(transfixed, absorbed)
looking

 the ground under the rails: gripping
a pole
without noticing spring
breeding ever torn tents
out of the dead
land like clover where east goes west and cross
the northing south

 but them—
they’re from nowhere
nor go

 they’re no angels
in human shape
down the neighbourhood announcing

 “The lost gazes
reach out across the screens.”

 and they don’t look like ID pics

 meanwhile we move toward the destination of a home
with a sofa

they stay upon under the bridge
________ all structures are crumbling
on the large cement strip between the roads
________ the lines vanish
in the mid-displacement
________ of the foreign
stalled, exposing the undersides
________ of life in frames.

 

lire §73-

Publié par


Réponse

  1. Avatar de Approche de la structure (Q) – Pierre Vinclair – l'atelier en ligne
    Approche de la structure (Q) – Pierre Vinclair – l'atelier en ligne

    […] Lire §69-72 […]

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Pierre Vinclair - l'atelier en ligne

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture