Approche de la structure (C)

§§1-6

§§7-9

§10

En composant ces dernières années Débordements (le troisième volume de ma tétralogie, « livre des événements » encore inédit) il m’est apparu qu’il ne pouvait être question, pour ce qui concerne le rapport du poème aux événements, de vérité ; autrement dit, non seulement qu’il ne revenait pas au poème de « dire la vérité » sur l’événement, mais aussi que le poème s’abîmerait à essayer de le faire. Ce qui était en jeu, bien plutôt, c’était alors la fidélité : comment « répondre », et même, comment « être digne » de l’événement, percevoir et relancer son sens jusqu’à nous et pour le futur ? C’est en ce sens que j’ai composé « Rond-point de l’Europe », le long poème sur la Révolution française qui est au cœur du livre. Et en écrivant aujourd’hui ces phrases (en attaquant « Approche de la structure (C) » dont je me plais maintenant à imaginer qu’il sera le troisième épisode d’un feuilleton qui pourrait en compter vingt-cinq, soit autant que de séquences dans chacun des livres de la tétralogie, et une de moins que le nombre de lettres dans l’alphabet, si bien que nous en resterions à « Approche de la structure (Y) », cet ultime épisode donnant l’impression de pendre à tout jamais au seuil d’une conclusion…), je comprends que pour ce qui est des personnes (Les Œuvres liquides), la catégorie à même de rendre compte de l’enjeu central du poème était la complicité. Si je rétropédale encore jusqu’à L’Éducation géographique, je peux dire que les séquences de ce « livre des lieux » étaient guidées par le saint-patron de la curiosité. Il ne s’agit pas simplement d’une reconstruction miraculeuse ; la gradation de la curiosité à la fidélité en passant par la complicité a quelque chose d’objectivement logique (et non seulement rhétorique) lorsqu’on se propose de « recommencer à zéro face au grand réel ». Le poème élève en effet peu à peu sa propre dignité à celle de l’objet-autre auquel on le confronte ; il s’y attache, le prolonge et finalement, le pense. Le moment est donc venu de la vérité ; et compte tenu de ce que j’ai déjà dit des séquences-mères et des méthodes dans le §6, on peut formaliser le travail général de cette tétralogie à l’aide du tableau suivant :

ObjetTitreSéquence-mèreMéthodeRapport à l’objet
LieuxL’Éducation géographique« Faire avoir lieu »« X à Y »Curiosité
PersonnesLes Œuvres liquides« ∞ complices »Faux-plafondComplicité
ÉvénementsDébordements« Rond-point de l’Europe »« Ode “sur” »Fidélité
Structures???Vérité

(Comme s’il ne restait plus que trois cases à remplir !)

§11

Que l’enjeu du livre des structures soit la vérité (indépendamment même de la reconstruction un peu laborieuse à laquelle je viens de me livrer), c’est donc désormais l’évidence. Les rapports de la vérité aux structures ne sont d’ailleurs pas très difficiles à mettre au jour et sont de trois ordres : si la structure énonce une relation stable, fixe (et notamment fixée à l’aide d’un certain usage du langage, comme dans le droit), entre des éléments (que ceux-ci soient eux-mêmes des structures, ou des phrases, ou des corps), la question de la vérité est en jeu lorsqu’on se donne pour tâche 1) de formuler une nouvelle structure dans une thèse, 2) de mettre en évidence une structure cachée par une théorie, ou 3) d’organiser la hiérarchie des structures sous la forme d’un théorème. Dans tous les cas, il en va de quelque chose qui est de l’ordre de la révélation et c’est intimidant ; il me semble pourtant clair que de nombreuses traditions poétiques se sont essayées à un tel exercice, et qu’une grande partie de la nouvelle génération de poètes qui s’intéresse à la fluidification de l’identité ou à l’oppression du patriarcat est en fait exactement aux prises avec cette question de la structure : « l’identité » n’est rien que la structure-sujet, et « l’oppression » un hétéronyme de la structure sociale générale. Plus étonnant peut-être, on peut affirmer que la fluidification des structures est le mouvement hégémonique non seulement de la poésie française hyper-contemporaine, mais aussi la tendance principale du modernisme depuis cent cinquante ans, dans son effort transformiste, anarchiste ou nihiliste. Des œuvres majeures aussi différentes que celles de Rimbaud, Sylvia Plath, Paul Celan et dans un autre registre Frank O’Hara ou John Ashbery, semblent essentiellement portées par une telle énergie liquéfactrice que ne compense clairement aucune édification. Or tendance « principale » ne veut pas dire « unique » ; car beaucoup d’œuvres intéressantes au XXe siècle se sont plutôt construites comme un affrontement entre une logique de fluidification et une logique de restructuration – c’est le cas des poésies oniriques (de Breton, de H.D.), objectales (de Ponge, de Williams), amoureuses (d’Apollinaire, d’Éluard) ou épiques (de Pound) – et parmi les jeunes poètes, la queerness déconstructrice s’allie souvent avec une forme de militance trouvant dans le communisme soft de la sororité un objet à l’évidence positif. Tout ceci pour dire qu’il n’est pas besoin de se prendre pour Dante pour s’intéresser aux structures et que, d’une certaine manière, elles sont déjà là parmi nous, sur les scènes de Midi Minuit Poésie, dans les anthologies du Printemps des poètes et sur Instagram.

§12

Le corolaire de ce soulagement – les structures sont déjà dans la poésie qui nous entoure – déporte le trouble mais sur moi et l’aggrave. La difficulté ne concerne en effet ni la structure ni la poésie, mais PV individuellement : je dois porter une vérité, très bien – or de quoi suis-je capable de me faire militant ? À quelle vérité pourrais-je nouer ma vie ? Comment pourrais-je dépasser la posture bien pratique de la déconstruction dans une affirmation forcément naïve ? À ces questions, je ne m’invite pas à répondre par un décret arbitraire : elles sont rhétoriques et pointent seulement mon impréparation à la séquence qui s’ouvre. À cette impréparation, je le souligne, j’étais préparé ; c’est la raison même pour laquelle je me suis lancé dans le présent feuilleton : je savais qu’il me faudrait explorer et échafauder en amont, car l’édification d’une structure ne me serait pas naturelle (ayant de fâcheuses tendances sceptiques). C’est d’autant plus le cas que je ne voudrais pas en rester à l’affirmation des structures « faciles » (ou consensuelles) qui innervent déjà les précédents volumes de ma tétralogie, essentiellement d’ailleurs dans « L’Amour du Rhône » qui sillonne d’un livre à l’autre. À savoir – on pourrait le formuler aussi bêtement que cela, en en restant à l’explicitation du titre – l’amour humain et la vitalité du bassin versant. Non, je voudrais m’aventurer dans une poésie plus didactique sinon dogmatique, se risquant (c’est aussi le se-jeter-à-l’eau du « dire ce qui compte à ceux qui comptent ») à une affirmation dans l’encore inconnu.

§13

Il serait sans doute plus honnête de dire les choses beaucoup plus franchement, sans m’abriter derrière des considérations pseudo-historiques ou le charabia qui les sert : je voudrais (sans mettre de côté, je le précise toutes affaires cessantes, deux forces contradictoires qui devront se battre pied à pied l’une contre l’autre, et ces deux-ci contre ce que je vais affirmer maintenant) parvenir à une poésie philosophique. Non pas simplement déconstructrice, on l’a bien compris, mais non pas vraiment non plus didactique finalement (au sens où elle exposerait les résultats d’un savoir formé ailleurs et avant elle) ; non pas encore seulement pensante car tout et n’importe quoi peut se penser : philosophique, au sens où philosopher n’est précisément pas penser n’importe quoi mais, on peut au moins tenter cette définition au seuil de mon exploration, penser les structures. Philosopher, ce n’est pas être sage et ce n’est pas aspirer à la sagesse ; ce n’est pas nécessairement avoir un savoir positif – ni un savoir transcendantal, ni un savoir spéculatif – et ce n’est pas non plus être ignorant, apprendre à mourir ou fabriquer des concepts. Philosopher, c’est penser les structures, c’est-à-dire reconnaître qu’il y a des structures (éventuellement fabriquer les concepts mettant au jour de nouvelles structures) et plutôt que de les marteler, selon la pratique du militant, tâcher d’y retrouver quelque chose qu’on pourrait appeler « l’aventure de leur sens ». Une poésie philosophique, ce serait donc une poésie qui tâche, je répète la formule, de retrouver dans les structures l’aventure de leur sens. Immédiatement posée cette définition, je dois faire droit aux deux « forces contradictoires » dont j’ai fait mention plus haut dans une parenthèse : contradictoires l’une envers l’autre, et toutes les deux envers celle de la poésie philosophique. La première de ces forces, c’est le terrorisme du poème, par quoi je vise sa puissance de désénonciation, son scepticisme radical, sa manière de plastiquer toutes les affirmations et de refuser tous les fondements (son anarchie) – qui va nécessairement à l’encontre de la prétention du philosopher à affirmer l’existence d’une structure. La deuxième force, c’est la honte du poème – la reconnaissance de sa profonde misère et même de sa participation au mal, j’ai expliqué ailleurs pourquoi (il faudra attendre les Manifestes domestiques et disputes quotidiennes à paraître au Cadran ligné pour en lire le détail) – qui doit lui faire renoncer à toute tentation prophétique. Ou du moins, qui la détricote au moment même où celle-ci gonfle le torse. Si bien que si l’anarchie et la honte du poème se contredisent, l’anarchie exprimant un aplomb et même un orgueil (sarcastique voire narquois, cynique et même nihiliste), ces deux forces s’allient malgré tout pour frontalement s’opposer à la tentation prophétique de la poésie philosophique. Ainsi, pour résumer ce développement alambiqué, j’aimerais que le livre des structures parvienne au réglage d’une poésie qui, humiliant la tentation prophétique à l’acide d’une désénonciation anarchique pétrie de honte, retrouve les structures dans l’aventure de leur sens.

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