J’entame ici un nouveau feuilleton théorico-pratique, destiné à me guider dans la composition du « Livre des structures », quatrième et dernier tome d’une tétralogie dont les premiers volumes sont L’Éducation géographique (Flammarion, 2022), Les Œuvres liquides (Flammarion, 2025), et Débordements (que je viens de finir).
§1
Juste après la naissance de ma fille cadette en 2015 et à la suite d’une thèse sur l’épopée (au gré de laquelle j’avais entrevu quelque chose de la puissance vitale, politique, anti-littéraire de ce genre), mais aussi d’un douloureux échec éditorial (je n’étais pas parvenu à faire publier, dans la maison qui avait édité le premier, un deuxième roman qui m’avait coûté beaucoup d’énergie), ma manière de concevoir et de pratiquer l’écriture s’est transformée ; j’ai décidé de cesser de jouer à l’écrivain, ou de ne plus me préoccuper de « faire de la littérature ». Il y avait certainement — tout comme le renard de la fable dénigre les beaux raisins qu’il ne parvient en fait pas à cueillir — un peu de dépit à l’origine de cette inflexion ; mais pas seulement : car ma propre impossibilité à être heureux de mon texte dès lors que l’institution éditoriale à laquelle je le croyais destiné le dédaignait, m’apparut comme le signe clair non seulement de mon hétéronomie, mais aussi du faux-semblant général structurant le rapport commun à la littérature. Et la crevée d’une bulle spéculative : hormis la reconnaissance institutionnelle, nul noyau de valeur ne résistait là. Quelque chose de truqué pschittait, et la contrefaçon apparaissait — dans le mouvement même qu’elle disparaissait — pour le simple vent qu’elle avait été. De sorte qu’à ce dépit, moins par lui-même négatif que positive révélation d’un vrai néant, s’abouta l’édification d’une nouvelle perspective : tout se passait en effet comme si en me forçant à mettre entre parenthèses les croyances qui formaient la « religion littéraire », on m’avait mis le nez cette fois sur un noyau de certitude, pour sa part indéconstructible, à partir duquel je pourrais refonder mon humble petit chemin. Je n’en ai pas trouvé tout de suite le slogan, bien sûr, mais au bout de quelques années, je me suis résolu à résumer ce qui m’était apparu dans une formule dont « l’universalité anthropologique » (je veux dire qu’elle serait compréhensible aussi pour ceux qui vivent dans l’une de ces nombreuses sociétés qui n’ont jamais connu les étranges conventions de la complexion culturelle nommée « littérature » ; compréhensible, et peut-être même valable à leurs yeux) était le signe de son irréductibilité à un fantasme du Quartier Latin : dire ce qui compte à ceux qui comptent. Bien sûr, sous cet adage d’apparence grossière fourmillaient de nombreux problèmes — car je ne sais pas, pour ma part, ce qui compte ; je ne sais pas non plus qui compte ; je ne sais pas davantage ce que veut dire compter et je ne sais même pas ce que veut dire dire. Dans le même refus, donc, de nouvelles pratiques d’écriture et un champ de problèmes s’ouvraient à moi.
§2
C’était naïf et radical. J’ai d’abord appelé ça « projet sauvagerie » : je couperais la tête des conventions littéraires en écrivant des lettres. De vraies lettres, bien sûr. Des lettres à mes filles, notamment : je leur raconterais tout ce qu’elles auraient oublié de leur propre enfance — comment dire mieux ce qui compte à celles qui comptent ? Je me suis attelé à ces textes, dont une branche a rapidement pris la forme suivante : documenter les vacances familiales sous la forme de poèmes. M’était en effet apparu que dans « ce qui compte » pour moi, il y avait aussi la poésie, un art (je le distinguais de la « littérature » comme complexion culturelle ; ou plutôt, je jouais la poésie comme création absolu dans la langue contre la littérature comme manière relative de valoriser des textes) dont il y avait statistiquement peu de chance que mes filles le goûtassent ; en enfermant leurs souvenirs d’enfance dans des poèmes qui leur seraient adressés et qu’elles liraient une fois grandes, ne ferais-je pas d’une pierre deux coups ? « Ivar à Hollywood » (que l’on retrouve aujourd’hui dans L’Education géographique) est né de cette tentative. Cette branche du « projet sauvagerie » s’appela donc (dans ma tête) pour quelques temps : « Poésie expliquée à l’adresse de mes filles ».
§3
Pour une raison que je ne m’explique pas, le projet principal lui-même prit brutalement une forme inattendue, lorsque je ressentis l’envie d’écrire mes lettres sous formes de sonnets. J’y cédai avec Sans adresse, mais fus dès lors forcé d’avouer que les choses se compliquaient ; car je n’étais pas naïf au point de ne pas voir que les institutions de la « littérature » que j’avais si vaillamment cru rejeter travaillaient en réalité à plein — dans la forme historique du sonnet, mais aussi dans l’acte de publier qui destinait ces sonnets au « lecteur inconnu » — dans ce que j’étais en train de fabriquer. Quelque chose de dialectique s’enclenchait, comme s’il fallait rejeter la littérature au nom de la vie, la rejeter « vraiment », pour faire une sorte de littérature qui fut « vraie ». Du reste, je n’avais jamais été tout à fait dupe, aussi radicale se voulût-elle, de ma propre naïveté, car le premier acte du « projet sauvagerie », avant même l’écriture de lettres, avait été la composition d’un roman (oui, d’un roman !) racontant l’impossibilité même de ce projet en mettant en scène des artistes ne parvenant jamais à sortir de leur art (ce roman, La Méthode sauvage, commencé dès 2015, n’a été achevé qu’en 2025 et paraîtra bientôt). Par un étonnant revers de la fortune, ce livre, Sans adresse, le premier du « projet sauvagerie », eut beaucoup plus de succès que tous les précédents. J’en déduisis que c’était la bonne voie : il fallait faire ce que l’on avait à faire, ne pas chercher à s’inscrire dans l’air du temps (des sonnets !), faire ce à quoi l’on tenait et tenir à ce que l’on faisait ; et par là, on intéresserait peut-être des lecteurs davantage que si l’on écrivait d’emblée pour leur complaire en suivant la mode. Il ne fallait pas chercher à inscrire son travail dans l’époque, il ne fallait pas chercher le lecteur inconnu ; et c’est seulement ainsi qu’on le trouverait, éventuellement. La littérature existait alors peut-être — sans doute — mais seulement comme un surcroît. C’était le mode d’existence de la beauté et de la grâce : quant à ceux qui la visaient directement, ils ne faisaient qu’en reproduire les signes extérieurs et la singeaient sans parvenir à autre chose qu’à sa contrefaçon.
§4
À mesure que « Poésie expliquée à l’adresse de mes filles » s’épaississait, je comprenais qu’il serait absurde d’accumuler trop de poèmes de vacances dans la même veine. Il est bien en effet une foule d’autres choses qui comptent, à part les lieux ; je décidai que cette branche ne serait que le premier tome d’un diptyque : il y aurait un livre des lieux, mais il y aurait aussi un livre des personnes, deuxième volume. Comme je décidai aussi que chaque séquence explorerait une forme différente, je partis à la recherche de « méthodes » ; l’une d’elle consista à me servir d’une œuvre que j’aimais, comme d’un « guide » pour un lieu que je découvrais et qui n’avait pas nécessairement de rapport : on peut ainsi lire la série « X à Y » (« Ivar à Hollywood », « Horace à Rome », « Olds à Penang » ou « Du Fu en Australie ») dans L’Éducation géographique. J’allais d’ailleurs écrire un « Bataille au Pays de Galle » lorsque je tombai sur l’œuvre de Jean-Claude Pinson. À la suite d’un article de sa main sur Stéphane Bouquet, je l’invitai à développer dans Catastrophes un feuilleton sur la poésie pastorale ; comme j’étais en désaccord sur sa thèse principale (je ne pensais pas comme lui que le rapport de la poésie à la nature pût signifier retrouver un pacte immémorial, mais tout au plus que la poésie pouvait assumer des responsabilités inédites dans la toute nouvelle ère de l’Anthropocène), je décidai de lui répondre par une série de dizains. Or une séquence de quelques poèmes ne suffit évidemment pas à la composition de cette réponse, et « Bataille au Pays de Galle », expulsé de « Poésie expliquée à l’adresse de mes filles », devint un livre, La Sauvagerie. Le projet général dut donc trouver pour sa part un autre titre ; pour ce faire, j’abrégeai les initiales de « Dire ce qui compte à ceux qui comptent », DCQC ACQC, dans l’acronyme DACQC qui dit aussi un grand « D’acc ! » à la vie (c’est kitsch je sais, mais ça me fait rire — d’acc ?).
§5
Je fus tout étourdi, en terminant La Sauvagerie, par ma capacité à avoir mené à bien un si gros projet (Fabienne Raphoz le publierait chez Corti l’année suivante, avec Agir non agir, le making-of théorique qui m’avait aidé à affiner des hypothèses et des méthodes). Encouragé par cet étourdissement, je pris acte que les « lieux » et les « personnes » ne suffiraient pas à épuiser « ce qui compte » et ajoutai à DACQC les « événements » et les « structures » : il semblait évident, d’une part que ces deux types d’objets étaient centraux dans une réflexion sur la valeur, et d’autre part qu’ils étaient (comme, dans un autre ordre, les lieux et les personnes qui les habitent), complémentaires l’un de l’autre : ce qui fait irruption et nous arrive d’un côté, la stabilité des rapports qu’entretiennent les choses qui existent de l’autre. Après deux strates « matérielles », deux strates « immatérielles » ; on avait commencé par la géographie, on finirait par la métaphysique. Ce serait donc une tétralogie. Emménageant par ailleurs à Genève, je rencontrai (par l’intermédiaire de Fabienne Raphoz dont il était l’éditeur) Alain Berset, qui me mit en contact avec Matthieu Mégevand, l’éditeur de Labor&Fides : celui-ci cherchait des textes pour une collection d’écrits introspectifs ou existentiels (dans lesquels en tout cas les écrivains essaieraient de comprendre et de partager ce qui les meut). J’écrivis Vie du poème. La composition de cet essai m’aida tant à clarifier les enjeux de mon « Livre des lieux » que je décidai d’adjoindre une tétralogie théorique à la tétralogie poétique.
§6
Depuis 2020, je n’ai fait qu’approfondir ce programme sans le modifier. Après L’Éducation géographique, j’ai composé Les Œuvres liquides, en imaginant de nouvelles « méthodes », comme celle du « faux-plafond » qui offre au lecteur inconnu une signification superficielle au moment où l’enjeu véritable du texte concerne des anecdotes partagées avec le destinataire réel, à chaque fois l’une des fameuses « personnes » du livre éponyme. La séquence « ∞ complices » m’est ainsi apparue comme la « séquence-mère » des Œuvres liquides. Quant aux textes de Débordements, qui se voulait un « livre des événements », ils se sont à leur tour organisés autour d’une « séquence-mère » sur la Révolution française, à propos de laquelle on peut d’ailleurs lire un feuilleton de réflexions préliminaires entre les dates du 05/01/2025 et du 19/02/2025 de ce journal. Par ailleurs, après « Bataille au Pays de Galle » devenu la Sauvagerie, d’autres séquences se sont autonomisées — comme Complaintes & Co., expulsé du « Livre des personnes » ou La Forme du reste rejeté du « Livre des événements » — mais je continue à considérer que le cœur de mon travail est de fabriquer, l’un après l’autre, ces quatre gros livres qui comportent chacun vingt-cinq séquences, avec les quatre essais théoriques qui les accompagnent. L’Education géographique est grâce à Yves di Manno parue en 2022 et Les Œuvres liquides, mon livre des personnes, en 2025. Mais Flammarion vient de fermer sa collection poésie, et Débordements, le livre des événements, que je viens de terminer, devra trouver un autre éditeur. Côté théorie, à Vie du poème a succédé Terrorisme et Alchimie (Hermann, 2023). Les deux derniers volumes, L’Evénement du poème et Le Mot juste. Essai sur la politique du langage, vont paraître dans le désordre, puisque les PUF sortiront le dernier des deux dès octobre 2026. Il ne me reste plus à composer, dans ce projet DACQC, que le « livre des structures ». Mais comment m’y prendre ? Quelle méthode inventer pour cet objet ? Quelle en sera la séquence-mère ? C’est ce que je suis venu affronter dans le présent feuilleton dont les paragraphes précédents avaient vocation à former l’introduction.
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