Approche de la structure (D)

§§1-6

§§7-9

§§10-13

§14

À mon troisième tour dans les Buttes Chaumont, alors qu’ouvrant les lèvres et serrant les dents j’abordais de nouveau la montée qui débouche sur le restaurant « Rosa Bonheur », j’ai soudain pensé à ce que Bergson dit de l’intelligence dans – si je me souvenais bien – L’Évolution créatrice, à savoir que d’un point de vue biologique, l’intelligence a d’abord et toujours eu un rôle pratique et pragmatique ; son usage théorique (scientifique, philosophique) étant à la fois second, tardif et, sinon monstrueux, du moins inapproprié. L’esprit humain n’est pas doué pour la métaphysique et, s’il est habile à fabriquer une canne à pêche ou dire comment tel ou tel poisson réagit à ses leurres, il ne sait pas d’emblée « ce qu’est » un poisson et n’est pas équipé pour le dire. Les catégories dans lesquels il range les espèces de poissons sont pratiques plus que théoriques, comme toutes les catégories : dans une librairie, on trouve les livres de Homère au rayon « littérature classique », ou « poche », ou « épopée » ou « en ce moment au cinéma ». Il est évident que l’intérêt de ces catégories, qui sont pourtant des « structures », se réduit à leur utilité et qu’elles ne prétendent pas renvoyer à des « substances réelles ». En ce sens, il est aussi absurde de se demander quelle est la « nature de l’épopée » que de se demander ce que partagent l’Odyssée, un roman contemporain du genre d’Histoires de la nuit et un livre d’histoire comme la biographie de De Gaulle – tous trois adaptés au cinéma : il est évident que les catégories ne doivent avoir aucune prétention ontologique. De là, il n’est pas difficile d’affirmer, pensais-je alors que j’arrivais enfin en haut de la butte, non seulement que les insolubles problèmes (comme la Querelle des universaux : les objets singuliers partagent-ils une « essence », et si oui, quel est le statut de celle-ci – existe-t-elle « dans » les choses ou est-elle séparée ?) que nous nous posons tiennent simplement à un usage philosophique tordu de structures qui ne sont pas faites pour cela (Bergson le disait déjà ; en revanche, je laisse de côté la manière dont il propose de compenser l’errance de l’intelligence par ce qu’il appelle l’intuition – car pour ma part je ne crois pas qu’il y ait de l’intuition, ou plutôt je ne crois pas que l’on puisse compter sur la pertinence de celle-ci ou baser sur elle quelque méthode que ce soit : l’erreur qui consiste à laisser l’intelligence — c’est sans doute sa pente naturelle — s’adonner à un usage théorique injustifié ne peut tout simplement pas se compenser : l’animal social généralise, théorise et blablate – la discussion de café du commerce et l’enthousiasme métaphysique sont un fardeau auxquels nous n’échapperons jamais — tout le possible, toute la sobriété, consiste à observer cette pédanterie « naturelle » d’un œil amusé, voire à la mettre en scène et à jouir esthétiquement de ce qu’on aura eu a prudence, pour sa part, de neutraliser : et voici la poésie), mais aussi, que la structure, pour pouvoir mieux faire son office pratique, doit peut-être nécessairement opérer un tort ontologique (au sens où elle doit poser, et donc affirmer, quelque chose qui n’est pas dans le réel). Je pensais au calendrier : on voit immédiatement l’intérêt social d’inventer une structure comme « la semaine », qui n’a bien sûr aucun référent objectif. En soi, il n’y a pas de semaine ; ce qui revient tous les sept jours n’est pas « dimanche » mais une journée à chaque fois complètement nouvelle. Pourtant, aussi déconnectée soit-elle de la réalité du réel, aussi pure la convention se donne-t-elle dans ce cas, la semaine avec ses usages a bien de puissants effets sociaux – avec lesquels l’individu ne peut certainement pas lutter. Effets sociaux, et par retour, effets matériels (physiologiques, géologiques, etc.) « réels » : tous les sept jours quand les entreprises ferment, le corps humain se repose, l’atmosphère est légèrement moins envahie de CO2, les animaux sauvages de la forêt se cachent (le nombre de promeneurs augmentant), etc. À l’inverse (songeai-je au moment de gravir la dernière volée de marches qui me ferait enfin déboucher sur l’un des terre-pleins depuis lequel je pourrais vraiment me sentir, cette fois, tout au sommet ; avant de redescendre et de recommencer) le « tour des Buttes-Chaumont » qui me valait de revenir au même endroit tous les trois kilomètres, était une structure avec un référent objectif. Dont les usages sociaux, en revanche, étaient nuls ou presque. Il est donc des structures vides et utiles comme la semaine (des « conventions ») et des structures objectives mais inutiles comme le tour (des « descriptions »). Il serait pourtant trop rapide de penser que l’objectivité et l’utilité s’excluent nécessairement, dans la mesure où il existe aussi des structures à la fois conventionnelles et descriptives (comme le jour, les saisons, etc.) – dont d’ailleurs la proportion de descriptif et de conventionnel peut éventuellement être en débat (comme celles relatives à la famille, à la sexualité, etc.). Or, si je ne sais pour l’instant pas du tout comment aborder un tel objet « en poèmes », il me semble évident qu’il peut y avoir une beauté propre, et je dirais même une mélancolie de la structure, dans ce « scrupule » ontologique qui la taraude.

§15

Qu’y a-t-il dans le poème qui le rende particulièrement apte à « chanter la structure » (même si « chanter » n’est sans doute pas le mot) ? Ceci précisément, qu’il est une « pratique de la théorie » ; ou encore, qu’il « pense » mais « en mouvement », sur cette crête où l’intelligence pratique et l’intelligence théorique sont tout prêt de verser l’une dans l’autre – ce que dit autrement la proposition célèbre de Valéry sur « l’hésitation prolongée entre le son et le sens ». Le poème est un ballet de structures ; puisqu’il les donne sans contexte (c’est un « texte »), comme si elles valaient indépendamment de tout usage, il nous invite à les sonder au même titre que des catégories ontologiquement pertinentes ; mais puisqu’il les donne sous forme d’un ballet, on est malgré tout invité à les regarder moins pour leur charge éventuelle de vérité, que pour leurs actions, leurs déplacements, leurs chorégraphies, et leurs effets. Voilà un drame : c’est une action, mais sous la cloche d’un hors-contexte ; le théorique et le pratique en passant l’un dans l’autre avouent quelque chose de l’hésitation fondamentale des structures et font affleurer ce que je viens d’appeler leur « scrupule ».

§16

Il ne pourra donc s’agir pour moi ni de proposer frontalement une « ontologie sociale » (qui, dupe de son usage théorique de catégories conventionnelles et pratiques, ne serait qu’une métaphysique naïve), ni même de céder au projet plus ambitieux (mais tout aussi théorique, donc contestable et même, par certains côtés, ridicule (ridicule où pour le coup risque de s’abîmer la présente prose ; il va vite falloir que je parle d’autre chose)) d’une « ontologie du social » (à la manière d’une sociologie spéculative comme on en trouve chez Durkheim, Bourdieu ou Searle) et ce que j’ai appelé dans les §§10-11 la « vérité » en la désignant comme l’enjeu de mon « livre des structures », est nécessairement tout autre chose que ce que l’histoire de la philosophie a pensé sous ce nom. Pour l’instant, je ne peux qualifier plus positivement cet enjeu qu’en répétant – pour la troisième fois ! – cette formule qui m’apparaît, après une quinzaine de paragraphes, comme le premier résultat positif de ma méditation anarchique : le « scrupule des structures ». La langue travaille avec des opérateurs variés — noms propres, noms communs, verbes, adjectifs et de multiples petits mots grammaticaux — qui peuvent être détournés, plus ou moins facilement, de leur office syntaxique vers une interprétation ontologique. Le « scrupule des structures » engage donc dans la langue quelque chose qui est l’équivalent de l’effet de distanciation chez Brecht : le garde-fou montrant une vérité par le fait de nous empêcher — c’est un geste — de croire à la vérité de ce qu’il dit.

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