§§1-6 §§7-9 §§10-13
§§14-16 §§17-19 §§20-24
§§25-28 §§29-32 §§33-36
§§37-40 §§41-44 §§45-47
§§48-50 §§51-54
§55
Comme le pont de Williams, le Pont Saint-Ange est une frontière qui relie deux espaces distincts d’un point de vue administratif : le dix-huitième et le dixième arrondissement. Or, non seulement cette séparation est moins dramatique qu’entre les Etats-Unis et le Mexique, mais elle ne fonctionne pas dans le même axe : alors que le pont américain va d’El Paso à Ciudad Juárez, le Pont Saint-Ange appartient au contour de chaque arrondissement. Le Dixième est au sud et le Dix-huitième au nord, mais le pont court d’ouest en est, des stations Barbès-Rochechouart à La Chapelle. Moi aussi, je cours d’ouest en est, je l’emprunte pour me rendre (et en revenir) sur le canal de l’Ourcq ou aux Buttes-Chaumont depuis le square d’Anvers. Le site de l’office du tourisme de la ville de Paris lui a dédié une page ; on y apprend que ce pont est un lieu d’exposition de photographies – je l’avais remarqué, et certaines séries m’ont bien plu même si, en courant, je n’ai jamais pris le temps de les contempler avec attention – mais pas un campement de réfugiés. Le site du Dixième arrondissement, quant à lui, est plus prolixe en détail sur sa date de construction et sur l’origine de son nom. On y apprend qu’il a été construit entre 1843 et 1846, et retapé à cause du métro aérien en 1903, puis en 1977. Quant à son nom, il faut rétropédaler encore un peu plus dans l’histoire pour comprendre d’où il provient : l’actuel boulevard de La Chapelle – dont notre pont est une section – a été percé à la fin du XVIIIe siècle autour de l’ancien mur des Fermiers Généraux, qui séparait Paris (au sud) de la commune de La Chapelle (au nord) et permettait de lever une taxe à l’entrée des marchandises. Trutat-Saint-Ange est le nom du spéculateur immobilier qui a acheté, au début du XIXe siècle, la portion de La Chapelle située juste au nord du boulevard, ce qui a valu au hameau d’être appelé Saint-Ange. Cela a aussi été le nom d’une portion du boulevard, d’un carrefour, et aujourd’hui, de notre pont qui se trouve donc faire communiquer des histoires variées. Une histoire de mouvements et de frontières. Une histoire de l’immigration. Une histoire de Paris, de la spéculation immobilière et du capitalisme. Une histoire de la photographie et des espaces muséographiques. Une histoire de la physique, de la technique. Une histoire de la course à pied. L’histoire de ces personnes qui se retrouvent pour quelque temps à dormir là. Et mon histoire, cette commande qu’on m’a passée, la manière dont j’essaie de l’honorer.
§56
À priori, on aurait tendance à opposer la structure et l’événement : d’un côté ce qui est stable, de l’autre ce qui surgit et déséquilibre. Mais cette opposition ne rend pas impossible toute articulation : l’événement peut qualifier la rupture, la zone de reconfiguration historique qui fait passer d’une structure à l’autre. Ainsi, un certain agencement structurel caractériserait le Moyen Âge, un certain autre l’époque moderne, et le passage de l’un à l’autre serait garanti par des événements aussi variés que l’invention de l’imprimerie, le voyage de Christophe Colomb ou la publication des 95 thèses de Martin Luther. Selon ce deuxième moment de la réflexion, on pourrait dire que l’événement a un rôle de « pont » entre deux structures. Je choisis évidemment cette métaphore pour nous raccrocher à notre sujet ; mais aussi pour mettre en évidence que l’événement est d’une certaine manière lui-même une sorte de structure, de même que la structure, d’après Deleuze, « comporte un registre d’événements idéaux, c’est-à-dire une histoire qui lui est intérieure » (Logique du sens, p. 66). Deleuze parle de structures idéales, mais le raisonnement vaut aussi pour les structures matérielles : un pont, le pont Saint-Ange, a beau être une structure, il a aussi une histoire et peut se décrire comme un ensemble d’événements. Réciproquement, l’événement – la suppression du mur des Fermiers Généraux, le percement du boulevard, un acte de spéculation immobilière – articule des structures puissantes et des institutions.
§57
Disant cela, je n’ai pas encore répondu à la question du §54 (quel effet ?), mais j’espère m’être donné les éléments qui donneront l’arrière-plan ou les coordonnées d’une réponse possible. D’abord, en requalifiant cet effet dans son rapport à un « événement ». Il y a cette structure, ce décor – ce pont enjambant les rails, sous le métro aérien, les photographies accrochées sur les grilles, les tentes sur le terre-plein séparant les deux voies, l’odeur d’urine – et soudain je le traverse en courant – et cet événement – moi-même flou comme si l’on me prenait en photo – produit sur moi un effet. C’est un malaise. Il tient à une série de contrastes : entre sous mes pieds les rails sud-nord du train et au-dessus de ma tête les rails est-ouest du métro ; entre ce que la mairie fait (organiser des expositions de photographies) et ce qu’elle ne fait pas (donner des logements aux réfugiés) ; entre ce que je fais (semblant de parcourir du chemin, alors que je boucle de chez moi à chez moi) et ce que les réfugiés font (donner l’impression qu’ils squattent un endroit où l’on ne doit pas s’arrêter, alors que ce n’est qu’une étape dans un long chemin d’exil) ; entre la beauté raffinée que l’on encadre et l’odeur de pisse qui nous saisit.
§58
Je ne vais pas écrire un poème. Je ne vais pas ajouter un poème à ces photographies, gracieusement accrochées par la mairie et dont je doute que les réfugiés les regardent, la nuit, quand les passants sont couchés. Je n’ai rien contre ces photographies, et je l’ai dit, il y en a certaines que j’ai trouvées intéressantes et réussies (je me souviens d’une série représentant des personnages avachis en train de regarder la télévision, l’air absorbé), mais j’ai l’impression qu’elles ne sont pas à leur place tant que les réfugiés sont là, parce qu’elles impliquent que le monde n’est pas un enfer. Tant que la mairie a du temps et de l’argent à consacrer à exposer des photographies, c’est que ce n’est pas la fin du monde. Or ces réfugiés – je ne fais pas que l’imaginer, j’ai lu des articles dans Le Monde décrivant le genre d’échecs dans les tentatives d’exil et d’asile qui aboutit à ces campements – vivent un enfer. Il fait trop chaud. Le bruit des voitures est horrible, sans compter celui du métro. Ça pue la pisse. Aucun espoir. On a beau avoir des raisons de mettre de l’art partout, ces photographies en disant que l’espace urbain est un lieu de contemplation ont quelque chose d’insultant. Et le malaise que je ressens tient au fait que passer en courant à cet endroit signifie exactement la même chose : que j’ai un toit, une douche, du temps, que je suis en bonne santé, que je n’ai rien d’autre à faire que d’entretenir mon petit cardio. Contrairement aux photographies cependant, je m’expose le moins possible et file. Je ne vais pas écrire ce poème.
§59
Pourtant, ma situation n’est pas fondamentalement différente de celle de Williams sur le pont qui relie le Mexique aux États-Unis, au moment où il tombe sur la misérable shapelessness d’un Indien roulé en boule. William Carlos Williams est un poète. Il se promène en touriste sur un pont entre deux États, où s’expose une forme de misère qui est elle-même la conséquence d’une lourde histoire coloniale, militaire, économique. Il en fait la matière d’un poème parce qu’on lui a commandé de lire à Harvard. Notre situation n’est pas loin d’être homologue. Et ce qui nous sépare n’est même pas une différence d’appréciation morale de la situation, à mon avis : seulement qu’il a trouvé une brèche pour écrire un poème, moi pas encore. La brèche, ou l’étincelle. Or, je sais que ce que j’ai maintenant écrit depuis le §55 fournit un combustible suffisant : je sens que le poème peut avoir lieu. Et désormais, ce n’est plus un scrupule moral qui me retient, mais plutôt le modèle de Williams. Non que le scrupule ait disparu ; mais je le répète depuis le §15, le « scrupule des structures » est précisément ce qui m’intéresse.
§60
J’ai trouvé la porte d’entrée : non pas la shapelessness du pauvre Amérindien dormant roulé en boule, mais le cadrage de la photographie d’Olivier Culmann, l’auteur de la série « Watching T.V. » exposée jusqu’à récemment sur le pont Saint-Ange. « Watching T.V. », c’est un titre en anglais. Mon poème lui aussi devra être – ce qui n’est pas sans me poser d’assez gros soucis évidemment – en anglais. Je vais donc y aller prudemment, doucement, humblement. J’écris dans une joie mêlée d’inquiétude. Un très court vers, « we’re not », puis un autre, « watching T.V. » se proposent à mon arbitrage. Je sais que mes ressources sont infiniment plus réduites en anglais qu’en français, et alors que j’ai l’impression dans cette langue-ci de pouvoir faire monter et descendre le moindre lexème à toute vitesse sur un axe paradigmatique luxuriant (c’est-à-dire que pour tout mot, j’en ai plein d’autres avec lesquels le comparer pour choisir au plus près de ce dont j’ai besoin, selon le son ou selon le sens), je tâtonne la bouche toute sèche dans le désert de cette langue-là. Malgré tout, un troisième vers se donne à moi : « upon the bridge ». J’ai conscience que « upon » ne va pas ; qu’il serait plus correct d’écrire « on ». Je me demande pourquoi j’ai choisi « upon » et je comprends qu’il y a trois raisons. La première est sémantique : je prépare une opposition upon/under avec l’introduction du métro aérien. La deuxième est le rythme. Car en fait, j’ai écrit un pentamètre ïambique :
We’re not watching T.V. upon the bridge
baDOUM baDOUM baDOUM baDOUM baDOUM
La troisième tient au registre : « upon » est plus formel, ajoute une teinte légèrement archaïsante, ce qui va bien avec le choix d’un vers traditionnel tout en détonnant puissamment avec le contenu prosaïque en question. Mais quelles que soient les raisons subjectives, charge au deuxième vers de rendre objectivement raison de cet « upon » un peu déplacé. Je crois que c’est comme ça, en anglais ou en français, qu’on écrit un poème : en fabricant vers après vers un lieu où s’harmonisent en un petit monde possible des chaînes de causalité disjointes et concurrentes (ici, la logique rythmique de l’ïambe d’un côté, la logique sémantique upon/under, la logique des prépositions).
Lire §61-
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