§§1-6 §§7-9 §§10-13
§§14-16 §§17-19 §§20-24
§§25-28 §§29-32 §§33-36
§§37-40 §§41-44 §§45-47
§§48-50 §§51-54 §§55-60
§61-63
§64
Le sculpteur, qui a besoin de travaux préparatoires pour tester la pertinence de ses choix, pour se rendre compte de problèmes pratiques qu’il n’avait pas théoriquement envisagés et pour affronter la réalité physique, fabrique des maquettes. Celles-ci sont souvent des modèles réduits, produits dans un autre matériau que la version finale. De même, je serais rassuré par le fait de composer avant d’aller plus loin une version plus courte et en français. Sans cela, mon poème anglais risquerait d’être dirigé par des idées (peut-être parce que le signifié est plus universel que le signifiant, qui par définition est immanent aux langues, de sorte qu’écrivant en anglais, je compose surtout un poème d’idées). Mon projet est donc de fabriquer le même poème sur la même scène, mais en plus petit et en français, pour avoir une idée de ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas comme poème, dans l’intuition que j’ai de ce que cela pourrait être : en somme, je me propose de remplacer l’universel des idées par l’universel d’un sentiment du poème.
§65
Je me souviens que, lorsque j’ai commencé à fabriquer le poème anglais et que je me suis rendu compte que j’avais intuitivement recours au pentamètre, je me suis dit : Tiens, je vais écrire un sonnet. L’idée m’est sortie de la tête lorsque j’ai avancé dans la composition, mais maintenant qu’il est question d’écrire une maquette en français, la réaliser sous la forme du sonnet m’apparaît intéressant car la question de la forme serait neutralisée. Le sonnet étant une forme qui marche toute seule, je vais pouvoir me concentrer sur le sens. Dans un deuxième temps, je ne vais pas « traduire » ce sonnet français dans un sonnet anglais, mais tirer de ma maquette des enseignements qui m’orienteront, rien de plus, dans la composition du poème final. Du moins, c’est ce que j’imagine : car je n’ai jamais travaillé ainsi et je suis d’ailleurs bien heureux d’arriver, documentée par ces pages mêmes, à une nouvelle « méthode ». Pour me faciliter encore la vie, je repars d’une adaptation en alexandrins de ce que j’ai déjà formulé en anglais – ce qui implique une modification substantielle du sens de plusieurs vers – et j’aboutis à ceci :
Nous ne regardons pas la télé sur le pont
Le métro passe avec ses usagers yeux vides
Sans nous dévisager. Je cours — les réfugiés
N’ont plus de lien à leur photo d’identité.
Ces quatre vers ne sont pas vraiment susceptibles, me semble-t-il, de faire une bonne strophe – chacun est trop dense, trop disparate, trop fermé. J’ai donc l’idée d’ouvrir le poème en faisant de chacun de ces quatre vers un vers de l’une des quatre strophes du sonnet. Pour remplir chacune d’elles, je dois avancer dans la contemplation de l’intuition qui y préside, ou pour le dire plus simplement, me demander « ce que j’ai à dire », puis faire confiance à cette pensée en forme qui, dans la négociation avec la métrique et la prosodie, aboutira à une première strophe complète. Je cherche une formulation :
Par différence avec l’offre municipale
des photos exposées aux grillages du pont
Saint-Ange écrasé par le métro aérien
nous ne regardons pas la télé qui nous cadre.
Cette première strophe me semble convenable, avec son ironie un peu méchante, le retournement phonique d’« offre » en « photo » et l’image subliminale de l’ange écrasé par le métro. L’expression reste malgré tout un peu balourde : « par différence avec » est didactique, et « la télé qui nous cadre », elliptique. Mais pour un premier état, je dirais que c’est convenable. J’essaie d’améliorer le premier vers pour lui ôter son aspect dissertatoire. Surtout, je me demande quel statut on peut donner à ce dispositif municipal, et ce que l’on peut faire autre (que de stipuler sa différence) et plus fort. Ce pourrait être « par rejet », ou « par bravade », « par indifférence » ou « par négligence », ou « parce que nous n’avons pas le temps », ou « parce que pour se poser devant la télé, il faut avoir un chez-soi » ; ou encore « parce qu’on est en train de courir ». Je cherche une formule qui puisse dire tout cela à la fois. Quelque chose comme : « Inaccessibles à la pertinence de l’offre municipale » ? ou « Inaccessibles à l’offre municipale », mieux encore « Étrangers » ! Et même « Étrangers au sujet » avec « sujet » qui désignerait à la fois ce que les photos montrent et la sujétion envers l’institution. Je pense à quelque chose comme : « Étrangers au sujet, offert par la municipalité » mais c’est évidemment trop long. Je réduis : « Étrangers au sujet de l’art municipal » mais la répétition « de /des » me pousse maintenant à modifier le deuxième vers en « ces photos », et d’ajouter un tiret à la fin du premier et du troisième vers, ce qui clarifie la pensée du quatrain. Enfin, je remplace le point par une virgule pour préparer la comparaison avec ce que regardent les usagers du métro :
Étrangers au sujet de l’art municipal –
ces photos exposées aux grillages du pont
Saint-Ange écrasé par le métro aérien –
nous ne regardons pas la télé qui nous cadre,
§66
Je me demande si l’on entend, dans « l’art municipal », le regret que « l’art politique » de la marie devrait être de régler la situation des réfugiés, avant le mécénat des Beaux-Arts. Dans la mesure où « au sujet de » peut aussi s’entendre comme « à propos de » et le premier vers comme « ignorant à propos de l’art municipal », je pense que la réponse est oui. Je passe à la deuxième strophe. Assez rapidement, il me semble que les deux premiers vers pourraient être à peu près (moyennant une rectification de la métrique du second) :
comme les usagers dans leur rame, agrippés
à la barre, ne nous regardent pas.
« Leur » contraste avec « nous » (même si nous ne savons pas encore qui est « nous »). « Agrippés à la barre » allégorise la nécessité d’une sécurité institutionnelle, tout en prolongeant à l’intérieur du cadre la géométrie de ses côtés. Au moment de transformer le second en alexandrin, j’ai l’idée de dire que ces voyageurs regardent leur téléphone, ce qui explique le défaut du regard tout en rejouant dans le petit écran et la question de la photo et celle de la télé. Mais il me semble plus fort de ne pas mentionner le « téléphone » dans une critique facile, et dire simplement qu’ils sont « absorbés » :
comme les usagers dans leur rame, agrippés
à la barre, absorbés, ne nous regardent pas.
Il ne reste plus que deux vers dans ce quatrain ; je pense qu’ils doivent se faire le lieu d’expression d’une morale provisoire, celle du huitain (si l’on accepte qu’un sonnet, même s’il prend l’apparence de quatre strophes, est en réalité – du point de vue du sens – composé d’un quatrain et d’un huitain). La mairie montre des gens qui regardent la télé, « nous » ne regardons pas la télé, les voyageurs regardent leur téléphone plutôt que de nous regarder. La morale provisoire, c’est qu’il y a une supériorité morale à regarder ce qui est en face de nous – plutôt que regarder les mondes lointains que nous déversent les dispositifs technologiques institutionnellement charpentés – mais que cette supériorité morale est exactement la même chose qu’une misère infinie. Ceux qui sont où ils sont, ceux qui ne voient que ce qu’ils ont devant les yeux, ce sont ceux qui sont acculés à la détresse. Or si c’est cela, la morale provisoire, le « nous » devient insupportable :
comme les usagers agrippés à la barre
de la rame, absorbés, ne les regardent pas,
ces tentes foisonner à l’endroit où se croisent
les rails filant du nord au sud et d’est en ouest.
§67
J’ai un scrupule avec ce « les » qui ressemble à une cheville. Pour donner une utilité à ce pronom antéposé, je change « ces tentes foisonner » en « leurs tentes foisonnant » : mécaniquement, le « les » devient crucial car il garantit que « leurs tentes » ne désignent pas celles des usagers eux-mêmes, mais celles d’un autre groupe d’objets (au sens de COD) qui n’est pas désigné autrement que par ce « les ». Puis, en m’attaquant au premier tercet, je songe qu’il est nécessaire de faire revenir des éléments de la première strophe (et notamment l’ange et moi-même) sans cela privés de nécessité au moment de leur apparition. Mais avant, je considère cette idée : « on ignore leur nom et l’on ne comprend pas / leur langue », puis je cherche une expression qui pourrait aussi signifier « on ne comprend pas leur poésie ». Car ils n’ont pas qu’une langue, ils ont aussi une culture parfois millénaire et raffinée. Il faut pointer notre ignorance et notre incompréhension comme une forme de défaut, tenant d’ailleurs sans doute aux structures qui encadrent notre perception du monde. Finalement, j’abandonne cet aspect. Un peu plus loin, je tombe sur l’expression « ce ne sont pas des anges » qui semble un peu dure, politiquement, mais sert stratégiquement à désamorcer toute critique en « angélisme ». Et je me dis que le vers 11 pourrait briser un peu le rythme avec un trimètre (4/4/4) ; j’hésite cependant entre « apparaissant » et « abandonnés ». Les deux sont vrais, sans doute, mais ce qui compte ici, c’est surtout qu’on ne les regarde pas :
on ignore leur nom et l’on ne nous a pas
appris leur poésie. Ce ne sont pas des anges
à forme humaine apparaissant dans mon quartier,
Je n’ai toujours pas parlé de moi. Je change donc l’organisation du tercet, ce qui fait déborder ma phrase pour engager la composition de la strophe suivante, tout en libérant un espace au début du vers 9 :
___________________ Ce ne sont pas des anges
à forme humaine apparaissant dans mon quartier,
mais j’ignore leur nom, on ne m’a pas appris
leur poésie.
De là, il commence vraiment à être temps de penser à la chute. Pour la même raison que celle qui concernait les anges, il faut faire revenir les photos, la mairie et peut-être la question du cadre. J’aimerais aussi mentionner que je passe en courant. Pour les vers suivants, je vois bien quelque chose comme :
Je file en courant et les laisse
à leur vie bloquée, seuls au milieu du trafic.
Mais j’ai oublié de mentionner qu’ils ne ressemblaient pas à leur photo. Je mets tous ces éléments ensemble et je touille, je touille. Une heure se passe où, tout à ma composition, je cesse de la documenter.
§68
Étrangers au sujet de l’art municipal –
ces photos exposées aux grillages du pont
Saint-Ange écrasé par le métro aérien –
nous ne regardons pas la télé qui nous cadre,
comme les usagers agrippés à la barre
de la rame, absorbés, ne les regardent pas,
leurs tentes foisonnant à l’endroit où se croisent
les rails filant du nord au sud et d’est en ouest.
D’où sont-ils ? Où vont-ils ? Ce ne sont pas des anges
à forme humaine apparaissant dans mon quartier,
mais ignorant leur nom (ils ne ressemblent pas
à des photos d’identité) pour les laisser
à cette vie bloquée en plein déplacement
exposant l’envers de nos vies, je disparais.
Lire §69-
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