Approche de la structure (K)

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§§25-28 §§29-32 §§33-36
§§37-40

 

§41

Je reviens de Notre-Dame. J’en ai tiré des phrases, en effet (dix pages de petit carnet) ; peu d’entre elles concernent pourtant explicitement la question de la structure (mais qu’est-ce au fond que « la question de la structure » ?) et beaucoup baignent dans le sentiment (de désorientation, de désarroi ? ou au contraire, de joie, de jubilation ? cela importe peu pour l’instant) qui colore ma vie depuis que je suis rentré vivre à Paris (avec une légère accentuation ces derniers jours). Je n’ai jamais pensé que dans l’expression « le livre des structures », le complément du nom doive être considéré comme l’objet frontal d’un génitif objectif : il ne s’agit pas de composer un livre qui dise quelque chose des structures, si cela signifie les qualifier sur le mode assertif de la prédication. Je ne suis pas facteur de discours. Ce que je fais, c’est assembler pendant deux, trois, quatre ans lectures, promenades, visionnage de films, réflexions, essais de bribes de poèmes, comme les différents éléments d’une « matière » fort hétérogène, mais reliés par le fait que tous essaient, d’une façon ou d’une autre, de contribuer à répondre à « la question de la structure ». J’accumule des tas de cette matière désordonnée, à laquelle les circonstances d’écriture essaieront de foutre le feu ; mais elles, ces circonstances, ont apparemment moins de rapport avec « la question de la structure » qu’avec les joies et les problèmes de la vie de couple, de la vie de famille, de la vie professionnelle, de la vie créative, de la sportive, etc.

§42

Pourtant, ce n’est pas n’importe quoi, « la vie de couple », « la vie de famille », « la vie professionnelle » : c’est exactement l’actualité de notre habitation de différentes structures – par quoi je veux dire que vivre (comme « mari », « père », « fils », « frère », « enseignant », « écrivain », « coureur à pied », « débiteur », « locataire » ou « propriétaire ») n’est en réalité rien d’autre que négocier comme élément individuel sa relation à d’autres personnes dans le cadre de certaines structures dûment définies par la société, précisément codifiées par le droit. Être marié, avoir des enfants, avoir contracté un emprunt à la banque implique évidemment une série d’attentes plus ou moins précises mais toutes socialement constituées, au défaut desquelles on peut être sanctionné parfois de manière lourde. Perdre son emploi ou trouver en un nouveau, traverser une crise de couple ou faire un enfant, ce sont autant d’épreuves qui mettent à contribution la souplesse très réduite des structures, et les fissurent d’autant de joie et de tristesse. Les structures sont partout. Nos sentiments conjoncturels expriment l’état de nos rapports à elles. De sorte que, même s’il ne dit jamais « le structures sont ceci, les structures sont cela », mon poème est objectivement né de la rencontre, non pas d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection, mais d’une matière qui, quoique hétérogène, provient de part en part de « la question de la structure », et de l’actualité plus ou moins contingente de ma vie aux prises avec les structures (ce que j’appelais dans le §41 des « circonstances », pour faire comme si elles étaient étrangères à la question des structures). Je dirais même que, faire affleurer la joie ou le désarroi dans le poème, c’est une manière de faire éprouver ce que j’appelais au §21 un « scrupule » (ou un petit caillou dans la chaussure des catégories collectives) qui nous empêche de croire naïvement à la réalité de la réalité sociale. J’écris une poésie des structures non pas en faisant le ménage pour ranger à coup de propositions judicatives tout ce qui vient dans les cases que la société a dressées (et parmi ces cases, il en est certainement une où l’on peut lire en gros : « STRUCTURES ») ; mais en explorant des crises de joie et des accès de peine. L’émotion que j’ai tenté d’articuler en me promenant ce matin à Notre-Dame ne date pas d’hier et n’est pas religieuse ; on peut dire que, d’une certaine manière, elle n’a aucun rapport avec ce lieu ; mais c’est sous ces voûtes hautes, face aux rosaces de vitraux ou devant le Crucifiement de Saint-Pierre, qu’elle a trouvé des phrases pour s’incarner.

§43

Nos sentiments, nos émotions, nos affects ont-ils vraiment le moindre rapport à des objets aussi barbares que des « structures » ? Ne sont-ce pas plutôt les effets sensibles d’une singularité qui vient m’affecter ? Ou, comme le dit à peu près Hobbes, l’effet de quelque chose de bon ou de mauvais sur moi ; ou de manière un peu plus raffinée Spinoza, l’idée qui accompagne mon accès à une plus grande ou à une moindre perfection ? Je ressens de la joie parce que j’ai réussi un examen, parce que j’ai un nouveau partenaire, parce que mon patron m’accorde l’augmentation que je lui demande depuis six mois, parce que mon livre a reçu le prix du grantécrivain, parce que les vacances arrivent – ce sont des situations communes, mais comment les interpréter ? Dans chaque cas, on peut bien dire que la joie sanctionne l’effet du bon, ou l’accès à la promesse d’une augmentation de ma puissance : je vais pouvoir étudier dans une école prestigieuse où j’aurai des camarades enrichissants, ou je vais connaître de nouveaux plaisirs, faire de nouvelles expériences, etc. C’est la conviction classique. Mais en même temps, l’examen réussi qui me met est en joie est une sanction institutionnelle, de même que le prix littéraire, et le couple que je forme avec mon nouveau partenaire une structure sociale à l’état naissant : toutes ces joies ressemblent donc à l’effet que ferait, comme on revêtirait un nouveau costume taillé dans un tissu plus noble, l’accession à une structure. Réciproquement, la tristesse que je ressens devant un examen raté ou après m’être fait quitter peut facilement être interprétée comme le fait que l’élément individuel est lâché, ou refusé, par une structure. Qu’avec chaque structure vienne de nouveaux possibles et donc, une augmentation de ma puissance individuelle, c’est l’évidence ; mais ce n’est pas cette augmentation de puissance qui fait ma joie en elle-même. De même que ce n’est pas la diminution objective de ma perfection qui m’accule à la tristesse : il se peut bien en effet que je sois en train d’accéder à (ou de me faire éjecter d’) une structure toxique, cela n’empêche pas que l’accès procure de la joie et la relégation de la peine. Ce n’est que bien plus tard, longtemps après le ratage ou le divorce, que le recalé ou le célibataire peut se dire : « Finalement elle était nulle cette école » ou « mieux vaut être seul que mal accompagné ! » Il me semble donc que la joie et la tristesse – et derrière, sans doute, tout l’éventail de nos sentiments – expriment des rapports aux structures sociales. Ils sont bien sûr inverses l’un de l’autre : la joie est l’effet de l’accession de l’élément individuel à une nouvelle structure, et la peine l’effet de l’éviction de cet élément depuis une structure. Par conséquent, seuls les affects négatifs – la tristesse et la honte et le ressentiment – sont l’expression d’un « scrupule ». La joie, elle, tout à son amour de la structure, en exprime plutôt la « confiance ».

§44

À ce compte-là, s’il suffit de chanter ses joies et ses peines, on pourra sans doute dire que tout et n’importe quoi est une « poésie de la structure », et que mon projet va perdre son sens par manque de détermination. On jugera sur pièces, bien sûr – et moi le premier, déjà en voyant le résultat de ce poème « notre-damien » que je dois maintenant dresser dans une forme (ce qui n’est pas une mince affaire et à côté de quoi, pour tout dire, la composition de mes « tas de matière » n’est qu’une promenade de santé – tout l’acte du poème se jouera vraiment là ; je commencerai sans doute demain) ; en attendant, j’ai presque l’impression d’avoir trouvé ce matin, entre la prise de notes sur le carnet et la présente réflexion qui essaie d’en comprendre les tenants et les aboutissants, ce que j’appelle une « méthode » (voir les §§4-6) et même, une « méthode reproductible » : se rendre dans un bâtiment (une « structure », au sens étymologique) impressionnant ou auguste, ou vénérable, ou même sacré (un lieu qui en lui-même est une institution et sur lequel s’appuient à leur tour de puissantes institutions) pour y sonder la « crise » que nous sommes en train de traverser (et qui n’a probablement rien à voir avec le bâtiment lui-même : pas de crise de foi, pour la récolte du jour à Notre-Dame). Après « Le Désarroi de Notre-Dame », on pourra imaginer « La Jubilation de la mairie », « Le Ravissement de l’entrepôt Amazon » ou « La Contrition du Palais de la Bourse ».

Lire §§45-

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