§§1-6 §§7-9 §§10-13
§§14-16 §§17-19 §§20-24
§25
L’enjeu pour moi n’est ni de procéder à une analyse locale de tel ou tel poème de Williams, ni de statuer en général sur le rapport à l’allégorie dans la poésie moderne ou contemporaine. Je n’essaie pas même de construire un terrain théorique – mais seulement de déblayer théoriquement le terrain pratique. Et par le choix du verbe « déblayer », je veux dire qu’il ne s’agit pas de fonder, ni même d’éperonner l’écriture : le poème est souverain et il a la tête qu’il a. Il n’illustre pas, il ne répond même pas. Pour exagérer, je pourrais dire que je conçois les rapports de la théorie à la pratique comme ceux de deux voisins qui vivent dans des maisons mitoyennes. Ce n’est pas parce que l’un fait quelque chose que le comportement de l’autre est directement transformé ; mais si, à chaque fois que vous le croisez sur le pallier, votre voisin vous parle de la même chose, cela va peut-être – au moins inconsciemment d’abord – orienter vos propres occupations. En réalité, la « méthode » (voir les §§4-6) est toujours la même : je suis en train de m’immerger dans une matière. Je lis Sharon Olds en Malaisie pour écrire « Olds à Penang » ; je passe deux ans à m’intéresser à la Révolution française jusqu’à composer « Rond-Point de l’Europe » ; ces poèmes « illustrent » moins les lectures et les réflexions dont ils résultent, qu’ils ne les animent autrement. Comme s’il s’agissait d’« aménager » son esprit (mon imaginaire, mon lexique, mon répertoire) en un décor, un plateau de théâtre au milieu duquel pourra se jouer le drame du poème. Je fabrique un bain théorique ; à l’intérieur, tout reste à faire pour celui qui prétend nager. Je ne sais pas si la Querelle des universaux, la distinction de l’allégorie et du symbole, le mot « scrupule », le sens à donner à « No ideas but in things », la question de l’empirisme, seront des personnages principaux ou secondaires, ou seulement des accessoires, voire s’ils resteront tout bonnement en coulisses, – mais l’enjeu est bien celui-ci : je ne suis pas en train de construire les fondations théoriques d’un poème à venir, je suis en train de fabriquer des décors.
§26
Si j’oublie un peu tous les développements des §§7-24, techniques pour ne pas dire byzantins, et reviens un instant au cœur fondamental, naïf, brut et brutal, de mon « projet », je dois en outre répéter cela : je cherche à formuler quelque chose comme une vérité sur ces étranges objets que sont les structures. Plus simplement encore : je voudrais dire quelque chose sur l’amour, sur la famille, sur l’État, sur le travail, sur la maison, sur l’argent. Parler – en poèmes – de ces gros machins – les structures – qui font nos vies sociales. Trois champs problématiques sont donc a priori concernés. Le premier concerne ces objets : en quoi consistent-ils ? Comment les appréhender ? Que peut-on dire d’eux ? Le second a trait au fait que cela doive se faire « en poème » : qu’est-ce donc que cette chose ? Comment savoir que l’on est bien en train d’écrire un poème ? (Cette dernière question a-t-elle seulement un sens ?) Le troisième et dernier, à la mise en relation des deux premiers : comment les poèmes (quelle que soit la manière dont on les a définis) parlent-ils, ont-ils parlé ou peuvent-ils parler de ces objets (quelle que soit la manière dont on les a définis) ? La première question ressortit à la métaphysique ou à l’ontologie, et il semble évident qu’il n’y aurait pas de bénéfice spécial à ce que je formule une thèse originale moi-même : on doit trouver dans la tradition philosophique des réponses satisfaisantes qui me dispensent sans doute de perdre trop de temps avec, compte tenu du fait que la troisième question, au contraire, est aussi cruciale pour mon « projet » que me semblent rares les réponses claires et articulées qui lui ont été apportées. Surtout, un travail minimal sur les première et deuxième questions suffisent à dramatiser l’intérêt et peut-être l’urgence de répondre à la troisième : quelles que soient les façons dont on définit les structures et le poème (c’est pourquoi je dis que ce traitement est « minimal »), une franche contradiction semble affleurer entre les deux : ce n’est sans doute pas au poème (ce traitement idiosyncrasique, sinon imprévisible, de la langue, et sans doute du langage) de traiter des structures (qui reposent sur les conventions partagées, instituées). Ou, tout du moins, il paraît impossible d’envisager autre chose qu’un rapport ironique du poème aux structures. La troisième question se reformule donc ainsi : comment composer autre chose qu’une critique ? Comment le poème peut-il faire mieux que lacérer, déconstruire, moquer, condamner de la structure ? On sait du moins qu’il n’y a pas là impossibilité absolue, car nous avons un nom pour désigner cette faculté positive et bâtisseuse : c’est l’épopée.
§27
Justement parce que cette question m’intéressait déjà alors, j’ai rédigé entre 2009 et 2014 une thèse sur les rapports du roman à l’épopée : j’essayais alors – et depuis 2007 ! il y a vingt ans – de composer une épopée sur la Commune de Paris. Et je n’y arrivais pas, c’est un roman que j’écrivais. J’ai brièvement raconté au §1 comment tout le cycle DACQC s’est justement formulé comme une conséquence de ce travail doctoral d’une part, et de la difficulté à publier ce roman d’autre part. Bref, nous voici semble-t-il retournés à la case départ : en même temps que de nous en désoler, il faut le voir comme le signe de la robustesse de ce qui nous anime. Je suis perdu depuis vingt ans dans la jungle de la littérature et je cherche à atteindre un point, le village « épopée ». Voilà dix ans, j’ai réussi à planter un camp de base, avec un feu modeste et une petite tente, pour arrêter de me perdre et au moins m’assurer que je peux survivre (« dire ce qui compte à ceux qui comptent »). Je cherche, à partir de cette situation maintenant bien identifiée, à atteindre le même point qu’avant, dont l’existence est improbable et qui, dans tous les cas, reste très éloigné (la composition dans le langage singulier du poème d’une pensée des structures enrichissante pour tous, qu’on peut appeler « épopée réalisée »). Je m’engage de nouveau dans la jungle épaisse qui sépare mon camp de base de ce village fantasmatique très éloigné. J’avance au coupe-coupe, dégageant un passage au fur et à mesure, mais je n’ai pas d’assurance que le village existe et encore moins que je chemine dans la bonne direction. À intervalles réguliers, j’ai l’impression que j’y suis presque, je me mets à courir – et ce n’était rien, ou bien, je me suis perdu. Bref, je retourne à mon camp de base. Il n’empêche qu’il y a des chemins dans la jungle, maintenant (même s’ils ne mènent nulle part).
§28
Une chose est sûre, cependant : dans l’objectif de « chanter les structures » comme pour « faire danser leur scrupule », il me sera certainement plus utile de commencer par désigner sans les définir celles qui me semble importantes, cruciales ou fondamentales, que de m’aventurer dans un labyrinthe de considérations ou métaphysiques ou poétologiques. La question préliminaire à l’écriture d’un poème n’est pas : quel est le mode d’existence de son objet ? Ni même : comment doit-il s’y prendre pour faire ce qu’il a à faire de cet objet ? Mais bien : quel est son objet ? Je n’ignore pas, évidemment, que le poème n’étant pas un discours, son « objet » n’est pas un objet, et que dans l’expression « un poème sur un objet », tous les mots font problème et peut-être avant tout le petit « sur ». N’empêche : l’eau du bain qui doit gorger mon éponge (ou le carton d’où je tirerai le décor de mon plateau) est moins métaphysique ou poétologique qu’il ne doit concerner les structures en tant que telles. Autrement dit, il doit être logistique, social et politique. Il ne doit pas parler d’essence ou de substance ou des modes de la signifiance : mais du taux de croissance. Quelles sont en effet les forces à l’œuvre, dans notre monde ? Celles qui déplacent les structures, les poussent à communiquer et se transformer — qui dicte sa forme au droit, aux nations, aux relations interpersonnelles ? Qui jette l’humanité dans la catastrophe écologique et l’ensemble des espèces, s’il le faut, dans le néant ? De même que « l’objet » (même si l’on ne sait pas vraiment ce qu’est un objet) du livre des événements (même si l’on ne sait pas vraiment ce qu’est un événement) était la Révolution française, l’objet du livre des structures n’est-il pas ce que l’on appelle « le capitalisme » comme structure structurante, méga-institution, clé de notre organisation sociale, économique et politique ? À moins que derrière et animant les structures, il ne faille pas compter une seule ultime force sociale-historique, mais deux forces se rencontrant, luttant ou se dialectisant, tricotant nos réalités comme deux aiguilles, voire une pluralité, une infinité de forces ? Quoi, quelles seraient-elles ? Je veux bien ne pas faire de métaphysique, mais il va tout de même falloir, on le voit, s’engager dans une enquête d’ « ontologie sociale-historique » si l’on veut pointer la texture du monde qui doit être notre « objet ».
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