Hier, j’ai mis un point final aux Débordements, le troisième tome de ma tétralogie [Encadrements]. Comme le précédent, j’ai mis à peu près trois ans à composer ce volume. Après les personnes et les lieux, c’est un « livre des événements » ; mais contrairement aux deux premiers volumes, où l’exploration était plutôt « extensive » et « horizontale » (beaucoup de lieux dans l’Education géographique ; beaucoup de personnes dans Les Œuvres liquides), la manière de procéder de Débordements est « intensive » et « verticale » et, surtout, « dialogique » : car non seulement y est majoritairement questionné, exploré, chanté, un seul événement, paradigmatique — la Révolution française (il fait l’objet de cinq séquences sur les vingt-cinq) — mais bizarrement, la « notion » (je n’ose pas dire le « concept ») d’événement y est construite et pensée grâce à une enquête sur la peinture, et plus précisément, sur la peinture telle qu’elle se donne à voir dans les musées. Comme si on pouvait observer là une sorte de « dialectique pure » de l’événement : les toiles se faisant tantôt archives de leur époque (voire de l’histoire globale) et tantôt sujets d’une nouvelle histoire (« l’histoire de l’art », avec ses révolutions propres).
Ce qui m’étonne et me réjouit le plus, au moment d’en finir avec un livre, c’est de remarquer à quel point il a impliqué de mettre au point ce que l’on pourrait appeler une « méthode d’écriture », même si ce n’est pas vraiment une « méthode » : elle n’est pas destinée à valoir dans l’absolu, elle ne s’imite pas elle-même, elle n’est pas une marche à suivre. Mais tout de même : chaque volume de la tétralogie, du fait de son objet, a impliqué des stratégies dont je n’avais pas idée a priori, pour arpenter des territoires dont j’ignorais la géographie. Dans l’Education géographique, il y a eu cette manière de me servir d’œuvres poétiques comme guides pour des paysages avec lesquelles elles n’avaient pourtant aucun rapport (« Olds à Penang », « Du Fu en Australie », « Ch’Vavar à Hollywood »). Dans Les Œuvres liquides, les portraits de la série « ∞ Complices » m’ont fait mettre au point la méthode dite du faux-plafond qui consiste à apposer une couche de sens superficiel à un texte essentiellement composé de private jokes. De Débordements, outre les questionnements sur la Révolution française — comment écrire sur un événement aussi monstrueux ? Que veut dire « écrire sur » un événement ? — qui ont abouti à une proposition d’ode, je retiendrai la cachette des « marigots » : dans une prose de mille signes qui semble se déployer comme le commentaire d’un tableau, laisser en fait s’épanouir les éléments d’une introspection qui ne parviendrait pas à se dire sinon. Pour dire vrai, ce n’est pas simplement comme si chaque marigot était une feuille blanche où je faisais semblant de reproduire le tableau que j’ai devant moi, pour en réalité laisser libre cours à la phrase clandestine d’un paysage intérieur ; c’est plutôt que je laisse le tableau, tout simplement, me psychanalyser !
Que va-t-il se passer maintenant ? Au seuil de me lancer dans le quatrième et dernier volume de cette tétralogie, je n’en sais encore rien. Vais-je arriver à saisir un objet aussi fuyant que celui que je me suis donné a priori : les « structures » ? Même si dans les livres précédents, « l’objet » valait moins comme franc thème que comme horizon orientant la recherche, y aura-t-il seulement quelque chose à chercher de ce côté ? Ou plutôt — car je sais qu’il y aura quelque chose à chercher, Le Mot juste (qui devrait paraître à l’automne aux PUF) le démontre — quel poème saura l’appréhender ? De quelles formes vais-je pouvoir disposer, que va-t-il falloir bricoler pour le révéler ? Où vais-je me perdre ? Allez, je mets chaussettes et pantalon de randonnée à la machine, je vais chercher des habits propres dans l’armoire et je repars à l’aventure. Trop bien !