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Pierre Vinclair – l'atelier en ligne
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    • Point d’étape

      Hier, j’ai mis un point final aux Débordements, le troisième tome de ma tétralogie [Encadrements]. Comme le précédent, j’ai mis à peu près trois ans à composer ce volume. Après les personnes et les lieux, c’est un « livre des événements » ; mais contrairement aux deux premiers volumes, où l’exploration était plutôt « extensive » et « horizontale » (beaucoup de lieux dans l’Education géographique ; beaucoup de personnes dans Les Œuvres liquides), la manière de procéder de Débordements est « intensive » et « verticale » et, surtout, « dialogique » : car non seulement y est majoritairement questionné, exploré, chanté, un seul événement, paradigmatique — la Révolution française (il fait l’objet de cinq séquences sur les vingt-cinq) — mais bizarrement, la « notion » (je n’ose pas dire le « concept ») d’événement y est construite et pensée grâce à une enquête sur la peinture, et plus précisément, sur la peinture telle qu’elle se donne à voir dans les musées. Comme si on pouvait observer là une sorte de « dialectique pure » de l’événement : les toiles se faisant tantôt archives de leur époque (voire de l’histoire globale) et tantôt sujets d’une nouvelle histoire (« l’histoire de l’art », avec ses révolutions propres).

      Ce qui m’étonne et me réjouit le plus, au moment d’en finir avec un livre, c’est de remarquer à quel point il a impliqué de mettre au point ce que l’on pourrait appeler une « méthode d’écriture », même si ce n’est pas vraiment une « méthode » : elle n’est pas destinée à valoir dans l’absolu, elle ne s’imite pas elle-même, elle n’est pas une marche à suivre. Mais tout de même : chaque volume de la tétralogie, du fait de son objet, a impliqué des stratégies dont je n’avais pas idée a priori, pour arpenter des territoires dont j’ignorais la géographie. Dans l’Education géographique, il y a eu cette manière de me servir d’œuvres poétiques comme guides pour des paysages avec lesquelles elles n’avaient pourtant aucun rapport (« Olds à Penang », « Du Fu en Australie », « Ch’Vavar à Hollywood »). Dans Les Œuvres liquides, les portraits de la série « ∞ Complices » m’ont fait mettre au point la méthode dite du faux-plafond qui consiste à apposer une couche de sens superficiel à un texte essentiellement composé de private jokes. De Débordements, outre les questionnements sur la Révolution française — comment écrire sur un événement aussi monstrueux ? Que veut dire « écrire sur » un événement ? — qui ont abouti à une proposition d’ode, je retiendrai la cachette des « marigots » : dans une prose de mille signes qui semble se déployer comme le commentaire d’un tableau, laisser en fait s’épanouir les éléments d’une introspection qui ne parviendrait pas à se dire sinon. Pour dire vrai, ce n’est pas simplement comme si chaque marigot était une feuille blanche où je faisais semblant de reproduire le tableau que j’ai devant moi, pour en réalité laisser libre cours à la phrase clandestine d’un paysage intérieur ; c’est plutôt que je laisse le tableau, tout simplement, me psychanalyser !

      Que va-t-il se passer maintenant ? Au seuil de me lancer dans le quatrième et dernier volume de cette tétralogie, je n’en sais encore rien. Vais-je arriver à saisir un objet aussi fuyant que celui que je me suis donné a priori : les « structures » ? Même si dans les livres précédents, « l’objet » valait moins comme franc thème que comme horizon orientant la recherche, y aura-t-il seulement quelque chose à chercher de ce côté ? Ou plutôt — car je sais qu’il y aura quelque chose à chercher, Le Mot juste (qui devrait paraître à l’automne aux PUF) le démontre — quel poème saura l’appréhender ? De quelles formes vais-je pouvoir disposer, que va-t-il falloir bricoler pour le révéler ? Où vais-je me perdre ? Allez, je mets chaussettes et pantalon de randonnée à la machine, je vais chercher des habits propres dans l’armoire et je repars à l’aventure. Trop bien !

      17 juin 2026

    • Agenda

      • Le 30 mai paraît aux éditions Épousées par l’écorce LA DÉCIZE avec la PEINTURE À L’EAU DU RHÔNE de Jérémy Cheval. La Décize, comme l’indique son nom emprunté au parler lyonnais, et Peinture à l’eau du Rhône forment une descente du fleuve. Elle s’effectue ici sur l’embarcation de l’aquarelle et du poème, en séquences formellement distinctes. Capitaines espiègles mais rigoureux, tirant leur carburant de l’observation d’activités humaines de toutes sortes, Pierre Vinclair et Jérémy Cheval nous invitent à méditer autant sur les centrales hydrauliques qui jalonnent le parcours que sur des paysages plus ouvertement bucoliques.
        Ainsi cet ouvrage double offre-t-il un chant fluvial traversé par les courants troublants de notre ère anthropocène.
      • Le 3 juin à 17h00, je participerai au colloque international « Poésie et poétique de la carte postale » à Sorbonne Université (17 rue de la Sorbonne, amphi Guizot)
      • Le 6 juin à partir de 19h00, je lirai Birdsong avec l’ami saxophoniste Matthieu Donarier au Carré de Baudoin
      • Le 7 juin à 13h, je dédicacerai Vision composée. 20 poèmes d’Emily Dickinson traduits et commentés au Stand Exopotamie du Marché de la poésie, place Saint-Sulpice
      • Le 7 juin à 14h, je participerai avec Martin Rueff et Gaëlle Théval à une table ronde modérée par Dider Cahen sur les rapports de l’IA à la poésie, sur la scène du Marché de la poésie
      • Le 7 juin à 16h, je dédicacerai La Décize au stand 423 du Marché de la poésie
      • Le 7 juin à 17h, je dédicacerai La Poésie française de Singapour au stand Æthalidès du Marché de la poésie
      • Enfin, le 7 juin à 18h, je serai au stand Le Corridor bleu

      21 Mai 2026

    • Luc, Philippe & Emily

      Trois publications assez différentes cette semaine :

      • « Penser en forme », un grand entretien avec Luc Champagneur autour de mon travail, dans la revue Europe de mai
      • « Week-end au Havre », un long poème en dix dizains (où l’on rencontre le maire au bord de l’eau) sur AOC
      • Un retour sur mon expérience de « traduction embarquée » d’Emily Dickinson, dans D-Fiction

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      2 Mai 2026

    • Revue de presse

      Trois nouvelles critique de Birdsong, récemment paru cher Klincksieck :

      • La critique de Lanwenn Huon dans Le Monde des livres
      • La critique de Ludovic Tournès sur Les Haleurs
      • La critique de Tristan Hordé sur Sitaudis

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      11 avril 2026

    • Cristazains 40-51 (best of)

      Les « cristazains » continuent sur Instagram. Voici un petit best-of des douze derniers ; ils ont ici pour objets un concert du Wu-Tang Clan, deux novellas de Thomas Mann, un recueil de nouvelles de Julie Moulin, des poèmes de Seamus Heaney, une installation de Danh Vo et un roman de Dostoïevski.

       

      40. The Final Chamber

      Trente ans plus tard, dans la fosse de l’Om
      nisports, il danse moins qu’il ne se berce
      du souvenir de leur premier album,
      Enter the Wu-Tang (36 Chambers),
      trente ans plus tôt. Ce qui te bouleverse
      adolescent, te fait jouir et peur,
      tu le revois adulte comme un leurre
      charmant de comédie, la scène où grimpe
      le personnel usé des vieux rappeurs
      la casquette à l’envers, l’ancien Olympe.

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      41. Tonio Kröger

      Le nerf lyrique attaqué par le plectre
      en os de l’art, l’exil du nord au sud
      que l’on traverse en spectateur (en spectre
      cherchant sa chair), la novella exsude
      une pensée formée de solitude
      et de dépit. Quel obscur sortilège
      nous rend cruels le soleil et la neige
      baignant un sol dont ne parle aucun livre ?
      La vitre qui les expose protège
      des bris de vies que nous craignons de vivre.

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      43. Ο Θεός μαύρο

      Malgré les corps de Germaine Richier
      je garde mes pensées admiratives
      pour les œuvres n’allant pas négocier
      leur hégémonie dans le champ (mais vivent,
      tout à l’effort) : si elles s’y inscrivent,
      c’est par surcroît. Je suis touché par l’art br
      utal du Grec qui sculpte un bloc de marbre
      servant de poupe au portrait de Marie
      taillé naïvement dans un tronc d’arbre,
      non par l’art m’as-tu-vu qui les marie.

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      45. L’Insulation

      L’île se masque pour ne pas risquer
      que son béton craquelle sous le noir
      rayonnement de l’humaine pensée.
      Tout à l’espièglerie du désespoir,
      la jeune femme invente des histoires ;
      son livre, ainsi qu’un film en argentique
      montant au scotch des nouvelles, fabrique
      les légendes perdues du cadastrage
      par Google Car langage automatique.
      Nous respirons au verso de la page.

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      46. Summer 1969

      Je bâtis le refuge d’une strophe
      pour sauver deux vers (“He painted with his
      fists and elbows, flourished / The stained cape of
      his heart as history charged”) car la traîtrise
      traductive est loyauté dans la crise :
      « Poings et coudes il peignait, agitant
      avec de grands gestes / la cape en sang
      de son cœur et l’histoire le chargeait. »
      Je hurle avec Heaney et Goya quand
      l’armée abat l’homme qui s’insurgeait.

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      48. La Mort à Venise

      À quoi doit-il la putréfaction
      de son désir, sinon que l’ancien
      créateur fut par l’institution
      reconnu ? Devenu enfin quelqu’un,
      il crève sur la plage, cheveux teints
      de libido morbide, et par ce tour
      inattendu, nous éduque à l’amour
      de l’œuvre qui (même bon camarade
      comme un dizain) trouve une forme pour
      offrir un corps à la pensée malade.

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      49. 100 poèmes

      Que poésie cachée sous l’art nous rende
      pensée toujours nouvelle sous des airs
      anciens de vieille antienne de l’Irlande
      du Nord : alors, la simplicité sert
      une épaisseur étrange qui ne perd
      rien en démonstration, ni sa teneur
      grasse de chose même avec le leurre
      d’un sens : un cri court la forme totale
      de ce poème, et l’urne en terre pleure
      les morts avec le son clair du cristal.

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      51. Les Carnets du sous-sol

      Dettes, défis d’ivresse, autres scandales
      assaisonnant l’ordre semi-public
      se versent dans la vie sentimentale :
      le drame prend le tour d’une physique
      crue de l’offense, aux accessoires liqu
      ides (vins, thés), que la reconnaissance —
      malgré les beaux arguments — ne compense.
      Haine et amour sont-ils aussi gratuits
      et vils, il faut encore avoir confiance
      en son aigreur pour se cacher d’autrui.

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      31 mars 2026

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