§7
Trois remarques hétérogènes (elles ne sont présentées ensemble que parce qu’elles sont courtes ; elles sont courtes ici parce qu’elles sont appelées à être développées plus tard dans ce feuilleton ; mais comme elles en aimanteront la recherche je dois en dire un mot dès maintenant). D’abord, même si je ne vais pas définir tout de suite ce qui doit faire l’objet dudit « Livre des structures » – l’enjeu n’est pas pour moi de philosopher, mais seulement d’assurer un chemin d’écriture – il faut bien au moins que je pointe ce que je mets sous ce mot de « structures » : en l’occurrence ce qui, sans être seulement dans ma tête, ne se rencontre jamais dans un corps avec un contour. Le théorème de Pythagore, le climat, la famille, le complexe d’Œdipe, l’histoire politique de l’Argentine, l’amour et bien d’autres choses existent, sans pourtant exister comme des choses. Elles sont en effet moins objets de perception que d’intellection ; ce sont plutôt des « choses de l’esprit » ; et si elles existent malgré tout, c’est plutôt « dans », ou « sous » les choses. Deuxièmement et par conséquent, la question des structures recoupe partiellement – mais partiellement seulement – celle, classique, des « universaux ». Depuis la fin du Moyen-âge, on appelle « Querelle des universaux » une dispute au gré de laquelle, armés d’interprétations complexes d’Aristote ou Platon, les philosophes contestent ou accordent l’existence des objets qui ne sont pas singuliers (cette maison-ci est singulière, mais existe-t-il quelque chose comme « la maison » ?). Malgré tout et troisièmement, je m’intéresse moins à la question de l’existence (« oui ou non ? ») des structures qu’à leur mode d’existence (elles existent, mais comment ?) ; plus précisément, ce n’est pas tellement leur défaut de singularité dans l’absolu qui m’intéresse, que la manière dont les structures sont instituées. A contrario, la Querelle des universaux a coutume de tourner autour d’objets tels que « ce jaune-ci » / « telle nuance de jaune » / « le jaune présent dans tous les objets jaunes » ; et il se peut bien que « le jaune » pose problème en effet, en tant qu’il est un universel et qu’on se demande « où » il existe s’il existe, mais il va de soi que le jaune n’est pas le meilleur exemple de « structure instituée ». D’une certaine manière, universel ou non, l’existence du jaune précède celle des hommes et a fortiori des sociétés. Il n’en va pas de même de « la famille », « le climat » ou « 2+2=4 » qui sont les fruits complexes d’institutions sociales variées. Ils furent sans doute institués selon des modalités très différentes les uns des autres, mais ils furent institués ; par quoi je veux dire que ce sont des objets abstraits (presque imaginaires) dont l’existence n’est retenue que par des chaînes de phrases « bloquées » par des institutions.
§8
Ce matin, en lisant un poète que j’aime bien (peu importe qui), j’ai repensé à la question de l’institution. On peut dire que dans la poésie de cet auteur, d’une certaine manière, n’importe quoi peut se passer. Moins au niveau des signifiants qu’à celui des signifiés : la phrase semble pouvoir se mettre à parler de n’importe quel état du monde, de sorte que le déroulé du poème apparaît comme une invraisemblable aventure du sens (alors même que d’une certaine manière, il ne se passe pas grand-chose) dont le caractère baroque même est source de mon plaisir. Du reste, cette imprévisibilité semble d’un côté être l’une des missions principales de ce qu’on appelle « poésie » depuis cent cinquante ans : déjouer toutes les conventions, ne pas imiter, travailler la langue dans ce qu’elle a de plus sauvagement créative, plastiquer les institutions du sens. Par ce premier côté, on peut dire que l’écriture poétique se dresse comme une proposition « anarchiste », optimiste comme l’est tout anarchisme : elle repose sur la croyance qu’il pourrait exister quelque chose de valeur (un lieu de création pure du sens) qui tiendrait par lui-même hors des structures institutionnelles. Or – et c’est là où l’on s’approche dangereusement de l’autre côté par où va naître ce qui m’est apparu ce matin comme le « paradoxe de l’institution » – un lecteur n’acceptera jamais de considérer que « ceci est un poème » plutôt que « n’importe quoi » (ce pourrait bien être le fragment quelconque d’une prose générée automatiquement) que parce que les phrases en question se trouvent sur les pages blanches d’un livre sur lequel une maison d’édition prestigieuse a accepté de coller son logo. On retrouve ici l’analyse de Stanley Fish dans Is There a Text in this Class? (où l’auteur raconte avoir convaincu ses étudiants de considérer comme un poème les restes en fait erratiques du cours précédent sur le tableau noir) ; à ceci près que, là où Fish en tire unilatéralement argument pour dire que l’autorité institutionnelle suffit à faire le texte, je voudrais mettre en évidence que l’important tient à la dialectique entre cette nécessité de l’institution (qui tient simplement au fait que « poème » est une structure à laquelle il faut bien arrimer le fragment de texte que l’on a sous les yeux), certes, et le refus fondamental de l’institution qui caractérise le poème. Or cette dialectique n’est pas une simple contradiction dans les termes, car on pourrait bien avancer que si la poésie a besoin de l’institution (éditoriale, académique, et même mandarinale), c’est justement parce que dans son fonctionnement même, elle explore l’extrême sauvagerie ; ou encore, elle a besoin de l’institution pour faire frayer la langue hors de l’institution, tout comme peut-être l’aquarium a besoin d’un contenant de non-eau pour déployer son monde d’eau. Le poème risque, certes, le n’importe quoi – mais il faut prendre ici « risque » au sens fort, c’est-à-dire, comme une vertu – dans un espace restreint, grâce à un contenant garanti institutionnellement. Présenté ainsi, il apparaît que le poème a effectivement « pour doublure » le n’importe quoi, et il faut se demander ce qui lui garantit (si jamais quelque chose lui garantit) de ne pas tomber dans ce qui peut effectivement nous sembler tel, par exemple, quand on regarde d’autres arts contemporains. Il me semble que seuls deux candidats sérieux peuvent se proposer, pour une telle garantie : d’une part, « l’intention de l’auteur » – aussi démodée soit cette notion, aussi modelable soit son objet (que n’a-t-on pas fait « vouloir dire » à Duchamp, par exemple !). D’autre part, ce que je propose d’appeler « l’intéressant ». L’intéressant conjurerait le n’importe quoi, tout en repoussant comme lui la convention. Donc s’il existe, la poésie est justifiée. Il faudra y revenir.
§9
Décrit ainsi, le champ ouvert par une « poésie des structures » ne semble pas tellement concerner celui qu’on appelle habituellement « poésie didactique ». Et pourtant, il me semble justement que la question centrale du « Livre des structures » sera la possibilité d’une poésie didactique, soit d’une poésie à même de dire quelque chose des « structures » tout en restant « moderne » (c’est-à-dire, ne se transformant pas en discours – et même, échappant à tous les jeux de langage). Pour le comprendre, il faut revenir à la proposition d’ontologie faite par Le mot juste (à paraître début octobre) : je suggère dans cet essai qu’il existerait trois « mondes », en plus du chaos (où vivent toutes les choses qui échappent à nos catégories ; choses qu’on ne parvient ni à percevoir, ni à mettre en langue, ni à institutionnaliser) : celui des corps sensibles (qu’on peut appeler la nature), celui des phrases (qu’on peut appeler le langage), et celui des structures (qu’on peut appeler la société). Dans le premier, les corps sont tenus par des contours ; alors que des institutions garantissent l’existence des structures dans le troisième. Entre les deux, le langage apparaît comme une interface problématique. Par un côté, une phrase est faite de corps sensibles (phonèmes ou graphèmes) singuliers (ce timbre, cette voix) et discrets ; par un autre, la phrase qui a un sens se donne dans une langue tenue par une foule de conventions sociales (dont les règles grammaticales, bien sûr). Et pourtant, entre ces deux mondes contraignants par en bas et par en haut, chaque phrase est libre et leur échappe : il y a langage (et non seulement accumulation de mots, et non seulement exemplification de règles) quand la phrase a un sens et dépasse la seule singularité de l’organisation phonique dans une sorte d’universel. C’est la différence entre la grammaire (qui présente des règles instituées) et la syntaxe (qui est la vie de la phrase). Par la syntaxe, le sens (à la fois irréductible aux corps et aux structures) se lève. C’est un « universel singulier », une « structure sans attache », un « contour sans corps » ; il n’est tenu par aucune institution, est toujours négociable. Le langage est le monde où se déploie ce sens en liberté, ouvert, fragile. Et parmi les compositions ouvertes et fragiles, celles qui campent résolument dans le monde des phrases sans accepter de se faire récupérer par celui des structures, notamment parce qu’elles cultivent des équivoques et des ambiguïtés telles qu’il est impossible de réduire leur signification à des concepts, il y a le poème. Le poème est le nom des compositions explorant le monde des phrases en liberté, sans s’adosser au monde des corps (comme le font les récits) ou au monde des structures (comme le font les essais) ; ce sont les phrases libres explorant leur propre liberté, ou encore la conscience de soi du langage. On peut alors distinguer deux sous-genres que seraient le « poème didactique » d’un côté et le « discours poétique » de l’autre : quand le second serait une mise en relation des structures par le moyen d’un langage prenant ses risques, le premier serait une aventure du langage à l’occasion de sa rencontre avec les structures.
