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    • Quatrains du palais Huaqing (3/3)

      过华清宫绝句: 三 首
      杜牧

      .

      (3)

      万国笙歌醉太平,
      倚天楼殿月分明。
      云中乱拍禄山舞,
      风过重峦下笑声。

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      Quatrains du palais Huaqing : 3 poèmes
      Du Mu (traduction PV)

      (3)

      Le pays tout entier chante et trinque à la grande paix,
      Sur les tours et le palais céleste la lune brille.
      Désordre au milieu des nuages, An Lushan danse —
      Le vent souffle. Des lourdes montagnes dévale un rire.

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      Commentaire

      Ce quatrain présente le dénouement de la fable présentée dans les deux premiers (voir ici) : An Lushan envahit le palais (où l’empereur et sa concubine ne songeaient qu’à se divertir). Le poème présente un double système de contrastes : entre les deux distiques (le premier présentant la légèreté de la paix, le second le chaos de la révolte), mais aussi à l’intérieur du deuxième distique, puisque la joie des chants du vers 1 revient sous la forme monstrueuse du rire qui dévale la pente, poussé par le vent, au vers 4 (ma syntaxe un peu contre-intuitive tient à la volonté de suivre la dramaturgie du chinois). S’agit-il du rire inconséquent de la concubine, dont la légèreté serait irrépressible même au fond du chaos ? Ou du rire cruel et sadique d’An Lushan ? L’économie — magique — du poème chinois autorise de ne pas sortir de l’ambiguïté : le dernier vers reste fondamentalement indécidable, de sorte que ce que j’ai appelé les contrastes finissent par s’unifier dans cette seule expression à double-face, sur laquelle se clôt le poème : 笑声 (xiaosheng) — littéralement « le son du rire ». J’y entends aussi (je crois que tout bon poème — pas seulement les poèmes chinois — est allégorique de lui-même) le ricanement du poète espiègle fier de son coup !

      16 septembre 2023

    • Quatrains du palais Huaqing (2/3)

      过华清宫绝句: 三 首
      杜牧

      (2)

      新丰绿树起黄埃,
      数骑渔阳探使回。
      霓裳一曲千峰上,
      舞破中原始下来。

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      Quatrains du palais Huaqing : 3 poèmes
      Du Mu (traduction PV)

      (2)

      Xinfeng. Des arbres verts se lève une poussière jaune :
      maints cavaliers partis en mission à Yuyang reviennent.
      On donne un Bal de l’Arc-en-ciel, là-haut sur la montagne —
      la danse s’interrompt, le pays commence à tomber.

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      Commentaire

      Le quatrain, comme toujours, est composé de deux distiques : le premier décrit les effets (la poussière) avant de donner la cause (le retour des cavaliers) ; le deuxième oppose la futilité (du bal) et la gravité (d’une l’invasion). Les parallélismes et les contrastes sont finement dessinés : le jaune répond au vert dans le premier vers, comme le verbe signifiant l’interruption de la danse (破) se lit en miroir de celui qui indique le commencement de l’invasion (始). Nous comprenons maintenant ce qui était en jeu dans le premier poème de la série (où la concubine de l’empereur était décrite en train de recevoir des litchis, envoyés de régions exotiques) : une critique des raffinements et des divertissements de la cour. Au moment où l’on danse au palais, les rebelles sont prêts à prendre la Plaine centrale : Du Mu met en scène la fameuse « révolte d’An Lushan », du nom d’un général s’étant retourné contre l’empereur des Tang, et qui fut l’une des guerres civiles les plus meurtrières de l’histoire, avec 36 millions de mort. Elle dura huit ans (755-763), plongea le pays dans une situation absolument catastrophique ; on la retrouve constamment dans la poésie des Tang. Du Mu, né en 803 et mort en 852, écrit ce poème bien après les événements, qui lui servent sans doute à critiquer plus facilement la situation politique qui lui est contemporaine (en la ramenant à un événement passé dont on connaît les conséquences désastreuses).

      6 septembre 2023

    • Quatrains du palais Huaqing (1/3)

      过华清宫绝句: 三 首
      杜牧

      (1)

      长安回望绣成堆,
      山顶千门次第开。
      一骑红尘妃子笑,
      无人知是荔枝来。

      .

      Quatrains du palais Huaqing : 3 poèmes
      Du Mu (traduction PV)

      (1)

      Depuis Chang’an on croirait voir un tas de broderies ;
      En haut du mont, mille portes s’ouvrent l’une après l’autre.
      Poussière rouge : un cheval. La concubine sourit :
      Personne n’est au courant mais — arrivent des litchis !    

      .

      Commentaire

      On appelle « Jujue » ces quatrains de 20 ou 28 caractères ; il s’agit d’une forme typique de la poésie Tang, de composition très stricte car en plus du nombre de vers (4) et de caractères par vers (5 ou 7), il y a des contraintes tonales, et des rimes. La brièveté du poème pousse évidemment le poète à la méticulosité dans le choix de chacun des caractères, qui doit être en quelque sorte multi-dimensionnel, et jouer plusieurs coups dans plusieurs parties (celle du son, de la graphie, du sens ou des sens, du ton, etc.) en même temps. Évidemment, cette richesse disparaît dans la version, puisque de toutes les fonctions d’un sinogramme, on ne traduit jamais qu’une des significations possibles, en essayant éventuellement de donner une idée lointaine (je choisis des vers de 14 syllabes pour rendre ces lignes de 7 caractères) de sa forme. C’est d’autant plus le cas lorsque la différence de culture (entre un chinois du 8ème siècle et un français du 21ème) implique que l’on passe nécessairement à côté des allusions. Ainsi, dans ce poème, la concubine du vers 3 serait Yang Guefei, la favorite de l’empereur Xuanzong des Tang, considérée comme l’une des « quatre beautés » ; les « mille portes » sont celles du palais de Huaqing, situé sur le Lishan à 25 km de la capitale impériale Chang’an (aujourd’hui Xi’an), etc. Mais il n’empêche : si ce poème est un poème et peut nous parler aujourd’hui, à nous si étrangers à la culture dont il provient, c’est me semble-t-il grâce à sa dramaturgie si efficace : une perception lointaine et floue (la montagne vue comme un tas de broderies, vers 1), qui se précise dans des portes qui s’ouvrent (vers 2) désignant par synecdoque un palais dans lequel on trouve la concubine de l’empereur (vers 3). Chaque vers s’avance hardiment, de plus en plus près, jusqu’au dernier qui nous fait carrément passer à l’intérieur de la pensée de la concubine, pour nous faire découvrir ce qu’elle est seule à savoir : si elle sourit, c’est que, par ce cheval qui remue la poussière, on lui apporte ces fruits rares et exotiques — des litchis.

      4 septembre 2023

    • Li Bai en rêve (2/2)

      其二

      浮云终日行,
      游子久不至。
      三夜频梦君,
      情亲见君意。

      告归常局促,
      苦道来不易。
      江湖多风波,
      舟楫恐失坠。

      出门搔白首,
      若负平生志。
      冠盖满京华,
      斯人独憔悴。

      孰云网恢恢,
      将老身反累。
      千秋万岁名,
      寂寞身后事。

      .

      .

      Li Bai en rêve (2/2)
      Du Fu (traduit par PV)

      Flottants, ils vont tout le jour, les nuages —
      __ et le vagueur n’arrive toujours pas.
      Trois nuits de suite j’ai rêvé de toi ;
      __ quelle affection me témoignes-tu là !

      Je dois rentrer, dis-tu soudain, filant :
      __ l’aller était déjà bien compliqué.
      « Le lac, le fleuve ont trop de vent, de vagues
      __ et l’aviron risque de chavirer. »

      Tu sors, grattant ta tête aux cheveux blancs
      __ comme les gens qui ont raté leur vie.
      Toges, chapeaux gorgent la capitale,
      __ tu restes seul abattu et hagard.

      Qui a dit que le filet est trop lâche ?
      __ quand on vieillit, notre corps se fatigue.
      Gloire mille ans, dix mille ans et après ?
      __ après la mort, tout n’est plus que silence.

      .

      .

      Commentaire

      Lorsque j’ai écrit à Nicolas Chapuis (pour le poème précédent), il m’a fait remarquer que sa propre traduction de ces poèmes était contenue dans le troisième volume des Poésies complètes ! Je suis donc reparti directement, pour ce deuxième poème, de ses hypothèses interprétatives, que je n’ai modifiées que pour des raisons d’efficacité rythmique ou formulaire. Par exemple, le dernier distique dit littéralement « mille automnes, dix mille années de renommée / silence et solitude du corps après les affaires ». Nicolas Chapuis propose de ne pas rendre la dimension idiomatique du premier de ces deux vers, pour en donner seulement le sens, droit au but : « Que vaut une réputation éternelle ? » Au contraire, j’essaie à la fois de marquer mon rythme 4-6, et de reprendre la gradation « mille… dix mille ». Plus grave, j’ajoute une antanaclase en redoublant « après » : le premier, vers 15, signifie « et alors ? à quoi bon ? » alors que celui du vers 16, « après la mort », a le sens de succession temporelle. On pourrait légitimement se demander si l’on a le droit d’ajouter des figures de style au texte qu’on traduit. Ma position, sur ce problème, est très simple : surtout en ce qui concerne les retraductions (c’est-à-dire quand d’autres traductions existent, le lecteur pouvant comparer ou aller voir ailleurs), le traducteur a tous les droits du moment que c’est bon ! Or cette antanaclase, je la trouve assez bonne.
      Mais lisons plutôt les commentaires éclairants de Nicolas Chapuis sur ce poème :

      Le premier couplet est inspiré de ces vers des Dix Neuf Poèmes Anciens : « Nuages flottants masquent le clair soleil : le vagabond n’a cure de rentrer. » 浮雲蔽白日,游子不顧反。 L’interprétation classique, défendue par Zhao Cigong et Cai Mengbi, et que le lecteur chinois saisit d’emblée, est que le sage ne peut pas rentrer tant que « de vils flatteurs écartent les serviteurs loyaux. » Le vers 10 précise, s’il en était besoin, le sens du vers 2 : cependant, Xiao Difei s’inscrit en faux contre cette interprétation et suggère, comme Wu Jiansi, de n’y voir qu’une comparaison entre un voyage sans fin et des nuages « sans racines », citant à l’appui ce couplet de Li Bai lui-même : « Nuages flottants, état d’âme du vagabond ; soleil couchant, sentiment du vieil ami. » 浮雲游子意,落日故人情。 Comme souvent dans les incipits de Du Fu, le propos peut être ambigü ; la lecture classique me paraît néanmoins la plus cohérente avec le reste du poème, et notamment le vers 10 (car ne pas arriver à destination 不至 buzhi, c’est ne pas réussir sa vie), et le vers 14 (car à force d’errer, « on se retrouve à la peine »).
      Le vers 4 est l’exact miroir du vers 6 du poème précédent : cette fois-ci c’est Li Bai qui prouve son « affection » (情親 qingqin, à nouveau une expression amoureuse) par ses apparitions récurrentes dans les rêves de Du Fu. David Hawkes a relevé cette contradiction apparente dans l’interprétation des rêves, ce deuxième poème semblant « impliquer une sorte de rapport télépathique entre le rêveur et la personne rêvée ». […] Au vers 12, « hagard et décharné » (憔悴 ou 顦顇 qiaocui) renvoie à un passage du Huainanzi qui dénonce le luxe futile des gouvernants alors que le peuple est affamé : 百姓黎民,憔悴於天下。
      Le vers 13 fait référence à un passage du Laozi : « bien que ses mailles soient larges, le grand filet du ciel ne laisse rien échapper » 天網恢恢,疏而不失。 Deux lectures sont possibles ici : soit de considérer que Du Fu évoque de nouveau les rets dans lesquels Li Bai s’est fait prendre (ce que fait Cai Mengbi, disant que Du Fu critique que le filet des châtiments ait piégé un innocent), soit au contraire, en suivant l’interprétation canonique du Laozi, que Li Bai n’a pas pu être pris dans le filet que l’Empereur utilise pour amener à lui les sages. La traduction conserve l’ambiguïté.
      Au dernier couplet, Du Fu reprend le sarcasme classique à propos d’une vaine réputation : « Une réputation après la mort ne vaut pas une coupe de vin tout de suite ».

      Du Fu, Poésies Complètes, III. Au bout du monde (759), Textes traduits, présentés et commentés par Nicolas Chapuis, Paris Belles Lettres, 2021, p. 113-114.

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      25 août 2023

    • Terrorisme, Alchimie, remise

      Terrorisme et Alchimie. La création poétique du sens paraîtra le 27 septembre. Jusque-là, vous pouvez l’acheter 19 euros (après ça sera 22) en remplissant ce document.

      Je profite de cette publicité pour décrire un peu le contenu du livre, qui comporte quatre parties : Terrorisme, Éthique, Alchimie et Politique.

      Le terme de « terrorisme » fait référence à la Terreur de Paulhan, mais aussi bien à l’identification de la nouvelle poésie avec la Révolution par Hugo dans les Contemplations (« Les écrivains ont mis la langue en liberté / Et grâce à ces bandits, grâce à ces terroristes [….] »). Il s’agit de comprendre comment la poésie va de pair avec la destruction des rhétoriques instituées. Y répond, dans la troisième partie, » l’alchimie », c’est-à-dire le rêve moderne de créer du sens par le seul travail des rythmes et des formules.

      Mais les deux parties les plus importantes pour moi, et peut-être, les plus originales, sont la deuxième et la quatrième. Il s’agit, dans l’une, de montrer que le terrorisme du poème n’est pas un nihilisme : tout au contraire, car éventrer les rhétoriques sclérosées a pour enjeu de révéler le réel, et les valeurs qui s’y inventent. C’est l’éthique du poème (qui est dans le poème, et non dans la vie du poète).

      La quatrième partie, quant à elle, se penche d’autre part sur la difficulté d’un travail politique du poème, s’il est défini par sa destruction des rhétoriques connues et des modes de partage courants de la signification – sur un mode excluant. Il s’agit alors de faire de la traduction un paradigme (régissant aussi la lecture-performance et la critique), répondant, sur les bords extérieurs du poème, aux enjeux politiques du partage de la création du sens.

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      24 août 2023

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