
Jeudi 25 janvier 2024 va paraître la Poésie française de Singapour, de mon amie Claire Tching, dont voici la 4ème de couverture :

Le livre a fait déjà l’objet de trois belles critiques :

Jeudi 25 janvier 2024 va paraître la Poésie française de Singapour, de mon amie Claire Tching, dont voici la 4ème de couverture :

Le livre a fait déjà l’objet de trois belles critiques :

Il y a quelques mois, Michel Collot m’a invité à son séminaire sur l’autobiogéographie. Mon intervention « La forme et la valeur des lieux. Archive, improvisation, testament » essaie d’expliquer ce que je fabrique depuis quelques années. Elle a été filmée et la vidéo est accessible en cliquant sur ce lien.

Nous avons peu d’idées
sur les choses, mais
beaucoup d’idées sur les idées.
Comme si nous n’osions pas
marcher sinon
— sur un chemin —
est-ce cela qu’on appelle
les opinions ? me demandai-je
au pas rythmé par le grumellement de la
neige fraîche
— sur le chemin —
(qu’aucun animal aujourd’hui
homo sapiens, zôon logikon ou
autre n’avait foulé) de la combe Barathoux
vers le Mont d’Or.
Alors qu’un pas signale une forme
taille, marque de chaussures
par rapport auxquelles on, etc. la neige
est blanche n’est-ce
pas une raison pour se taire.

Quatre ans après, m’est venue la même idée, en descendant de Primrose Hill à Regent’s Park : les devantures proprettes, les vendeurs de café, la petite librairie où l’on ne trouve que de bons livres (c’est là que vécurent W. B. Yeats, Sylvia Plath) puis les pelouses tondues, désertes, les bambous nonchalants, les oies dégingandées. Il a bien fallu faire venir ces pierres, les dresser ; ces plantes, les faire pousser. Donc ailleurs, creuser des carrières ; fabriquer du papier ; remplacer des forêts primaires par des rangées de caféiers ; fouetter des esclaves. La ville fait croire qu’elle est un paysage, mais tel un tapis c’est plutôt un ensemble de nœuds : au revers de la figure harmonieuse, les fils continuent de grouiller dans les banlieues, les campagnes et les colonies. Combien coûte de chaos à la globalité l’entretien continu d’un tel ordre urbain miniature ? L’étonnant, c’est que les touristes n’en profitent pas du tout ; ils préfèrent dans Londres se ruer partout ailleurs que dans ces rues trop propres et ces allées trop calmes, qui transpirent le début du XXe siècle. Nous connaissons ce qu’ils détestent : ici, on se sent dans un livre. Les choses y composent un angoissant poème. Ils donneraient tout pour pouvoir continuer à consommer, hurler, rire et vomir dans les brouillons.
Puis le gros vent qui, ayant déjà rabattu une multitude noueuse de branches poilues partout sur la chaussée suppurante, écorche la couche des nuages. De larges masses grises qui s’effilochent, se courent les unes après les autres, libèrent une bande de bleu immédiatement traversée par un avion comique (ici, échouant à formuler ce que j’ai sur le bout de la langue, je feuillette Life & Times of Michael K. où j’ai rencontré ce midi au Spaniards Inn le verbe anglais dont le mot que je cherche était la traduction proposée par Wordreference : « Michael held on to a rail and embraced his mother to keep her from lurching ») titubant dans sa montée en flèche. Et au-dessus de Crouch End où les lampadaires allumés assurent pour nous, devant les maisons de poupées en brique, de minuscules cocons de lumière blafarde où scintille encore une vague bruine, les figures d’une immense composition de couleurs brouillonnes que le ciel jette à la hâte dans le désordre, comme avant sa liquidation au clap de nuit brutale. (Pas de photo.)