
Le trop connu, que tu n’avais pas regardé : La Vague
de Hokusai ne représente pas
un petit Mont Fuji sous la menace
d’une vague immense effet de perspective, mais
trois grêles barques : jamais tu
n’avais vu ces bateaux lovés dans les plis sous
les doigts crochus d’écume —
ce n’était pourtant pas un secret pour initiés, juste un détail
que seuls repèrent ceux qui errent dans
l’océan des surfaces.
Or à la réflexion je me demande
si je ne m’étais pas déjà fait la remarque
voilà quinze ans quand je débarquai au Japon
(sans enfants et les cheveux longs) et comme si
la véritable face du tragique dans l’image
de ces barques brinquebalées qui ressurgissent
et disparaissent ne pouvait
être tenue par la pensée consciente, la révélation avait été
ravalée (oubliée, présente et refoulée, étouffée)
par l’inconscient des profondeurs.
Et cela signifie que nous n’apprenons rien,
que nous pourrions vivre et revivre
les mêmes expériences et faire — à chaque fois — les mêmes
découvertes en ressentant la même stupéfaction —
à chaque fois — et l’impression qu’une vérité
nous a été non pas cachée mais rendue invisible
parce qu’elle se trouvait sous notre nez :
le motif du tapis
de l’existence dans lequel
nous nous prenons souvent les pieds.
Comme on ne prendrait chaque nouvel an la même
résolution (essayant de
saisir le motif de l’année passée,
domestiquer celle qui vient) qu’on ne tiendrait jamais
que pour recommencer l’année suivante —
chaque nouvel an offrant l’inutile
recul de s’extraire du drame (prendre la place
du peintre ayant posé son chevalet sur le rivage stable)
avant de retourner dans notre frêle embarcation
chahutée par la houle.
À moins que Hokusai fût aussi sur
une barque — quatrième barque — lorsqu’il peignit
imaginant depuis sa nausée même
la perspective
depuis laquelle nous apparaissent
d’abord la vague ensuite la montagne
enfin nos frères et sœurs dans la tourmente,
personnages invisibles mais principaux —
lui-même hors-cadre — car la beauté apparaît seule
et le tragique — et il n’y a rien — que l’océan.
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