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    • Marigot 8

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      Oh là ! Fini de rire ! Il apparaîtrait déplacé, n’est-ce pas, de douter aujourd’hui de l’inconscient. L’architecture et l’industrie nourrissent depuis longtemps nos perceptions d’objets qu’on aurait préféré croire d’emblée sur la scène du monde, alors que leurs surfaces criardes et leurs complexes articulations s’autorisent de besogneuses coulisses. Toute la difficulté tient au statut de nos souvenirs, que n’éprouva — des archives de laboratoires, des open spaces sous les néons, des chaînes de montage assourdissantes — aucun sujet individuel. Les choses qu’il sent s’adossent à un chaos d’institutions analogiques et y retournent, en permanence. Même la géométrie, l’architecture et le coding qui lui tiennent lieu de religion (et à raison, sans doute) rêvent d’aquarelle. Une métaphore bleu passé hante les angles, un mamelon l’horizon, des glapissements un parallèle de grues, les moustaches de Staline des nuages bonhommes. L’histoire nous guette. Il pleut sur Arles. Le pont SNCF a disparu.

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      [Aquarelle de Jérémy Cheval]

      2 octobre 2024

    • Marigot 7

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      Notre existence était bourbeuse, l’eldorado des verts bosquets lointain. Avant la construction du premier pont, il fallait négocier avec le fleuve comme avec un supérieur colérique (c’est la facilité d’appeler un dieu) aux décrets limoneux. On ne disait jamais « le fleuve », ne lui donnait ces noms d’objets transitionnels : Mâchecroute, Tarasque, Doudou. On lui jetait des pierres ! balafrait le courant ! envisageait une disparition ! Cette chose qui s’était contournée tortueusement dans des nœuds blancs avant de s’éployer en une énorme phrase ramifiée et souveraine, avait creusé une vallée large prenant soudain conscience d’elle-même à son passage, réveillée comme la bouche engourdie d’un coma au retour des salives, désirs, algues, saumons rapides — rires ! Ah, les rires des enfants dont on n’attend plus le bourdon, dont on plisse les yeux pour délirer la parodie dans l’imbroglio ridicule des chiffon-nuages. On ne peut compter ni sur le paysage, ni sur l’allégorie. Il reste le cadrage.

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      [Aquarelle de Jérémy Cheval]

      1 octobre 2024

    • Marigot 6

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      À croire qu’elles accomplissent une fonction biologique, que régulent-elles, certaines idées ? c’était la fin des temps depuis toujours. Pères et mères avaient traversé leur propre époque doigts crispés sur le gouvernail, yeux fixés sur les gros voyants qui clignotaient sur le cadran — les grands-parents, les arrière-grands pareil et jusqu’au livre. Nous maintenant d’autres voyants bien sûr (mais plus voyant encore, augurant toutes les formes de souffrance et de folie) oscillons dans la lône des signes l’eau à mi-cuisse. Glouglou, grommellent des sages en langue marécageuse. Si les nuages étaient les animaux étranges que nous reconnaissons dans leur forme laiteuse, ils hausseraient les sourcils. Sous-entendu, ni cette pensée ni la pensée inverse ne réconfortent. Quant au monolithe, qui pourrait répondre : De quoi offres-tu le reflet ? À quoi, qu’est-ce que, sur qui comptes-tu ? Il fut posé par quelqu’un d’autre pour quelqu’un d’autre, l’humeur que nous projetons sur lui en écho chante.

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      [Aquarelle de Jérémy Cheval]

      30 septembre 2024

    • Marigot 5

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      Est-ce toujours la même trame au calme avec princesse, dragon visqueux et adjuvant de chevalier vertueux ? ou les personnages varient-ils ? ou encore est-ce un autre drame, mais mis en scène par la même troupe ? (une autre troupe ?) Sur la scène des planches vaguement agitées d’algues le bateau et les ponts, nuages et bosquets d’arbres ; d’autres cadrages surgiraient acérées des griffures et dilués des bombements, ou du papier Canson, de l’aquarelle ; autre cadrage image poème. Presque toutes les voyelles aimaient la lettre m et c’est le drame. Or quand les déchiffreurs dans leur fauteuil sourient à cette farce, le dôme d’église qui hésitait s’effondre : est-il fait d’air ou briques ? Couleur qui bave assomme-t-elle ? Un fleuve doit nous faire peur. Les éléments passent l’un dans l’autre pour revenir à l’inconnue. Tout ce qui peut saigner déborde de la peau. Les barreaux à l’encre de Chine qui rassuraient ne conjurent pas. Quelque chose passe comme un dragon dans le ciel gris de mites.

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      [Aquarelle de Jérémy Cheval]

      29 septembre 2024

    • Un marigot

      La terre est tout entière dans la tête, il faut l’imaginer, penses-tu. On ne trouve une telle idée ni dans les pigments ocres, lapis-lazuli et cinabres, oxydes de fer et cuivres naturels sphéroïdaux, lamellaires ou en forme d’aiguilles, ni dans cette eau séchée d’herbier fluvial. Elle n’est pas davantage figée au pied des plantes, où se reflètent dans l’approximation les fantasmes contestés par le volume et le courant, la croûte d’une vaguelette mousseuse frisotant l’air de rien les moustaches de l’air qui fait respirer tout en n’étant rien (l’oxygène que nous chérissons en est une métaphore moléculaire). Il y a bien quelque chose sous le gluant qui laisse la place aux algues, aux herbes, aux arbres sur la terre, aux fibres végétales, la peau nue de papier, pour accueillir les artifices de feux d’images masticatoires, par éclats verts fichés entre les crocs ; d’un bout à l’autre, si tu transformes les nuages en des étoiles, la lumière traversera l’espace avec toute la lenteur de l’eau.

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      J’appelle la forme de ce poème, écrit en écho à cette aquarelle de Jérémy Cheval, un marigot. Il s’agit du quatrième « marigot » que j’écris (les trois premiers, en réponse à une invitation d’Arthur Billerey, furent composés jeudi et vendredi à l’occasion d’une promenade au Louvre). Depuis le moment où j’ai commencé à composer la tétralogie « [Encadrements] » en 2016 — tétralogie dont l’Éducation géographique est le premier volume, que suivront Les Œuvres liquides en 2025 — je me suis mis à écrire dans tout un tas de formes, une différente par séquence dans un ensemble qui en comptera cent (« Encadrements » est une anagramme de « en cent drames »). Dans les 50 qui sont achevées (25 par volume), il y a différents types de sonnets, mais aussi des pyramides, des poèmes en escalier, des calligrammes plus ou moins abstraits, des vers recourant à différents types de métriques (j’y compte les signes, les syllabes, les mots) ou justifiés, et d’autres formes plus ou moins rigides, plus ou moins reproductibles, qui pour la plupart n’ont pas de nom.

      Le marigot est une prose de 1000 signes exactement (espaces comprises) rythmée par une onde syntaxique qui enlise la lecture. Les limites en sont relativement stables mais nous nous retrouvons subrepticement à patauger en son milieu, sans savoir par où nous y sommes arrivés ni comment en ressortir ; c’est trop peu profond cependant pour nous faire peur ou nous décourager. Nous avons l’eau jusqu’à mi-cuisse, mais nous sommes quand même pris au piège. Contraints et forcés, nous abandonnons l’espoir de sortir et contemplons l’écosystème qui s’épanouit là ; des algues et des poissons monstrueux, des bouts de ferraille et les épaves d’un sens qui rêva peut-être, jadis, de conquérir l’Amérique. Je ne dirais pas que c’est une forme parfaite, mais le sonnet me semblait à la fois un peu trop court et un peu trop carillonnant. J’aime l’articulation du désespoir de l’enlisement et de la fascination, au moment de la découverte du premier poisson qui passe. Je me verrais bien, maintenant, ne plus chercher jamais aucune autre forme et en rester au marigot.

       

      28 septembre 2024

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