Je cours à l’intérieur de moi, dehors m’affecte. Une épée de soleil transperce le marigot, réveillant le monde endormi de particules stagnant — faisant danser les algues, se mouvoir les poissons tapis dans l’ombre épaisse, briller les dents en or d’un cadavre tombé on ne se souvient plus quand, pendant une fête d’anniversaire trop arrosée ? ou les poches pleines de qui ne se supporte plus de pierres, tête dans la vase. Ce sont et ce ne sont pas des mots. La poudre grise de l’inspecteur, par quoi se relevèrent les empreintes du meurtrier (le bougre avait déguisé le crime en suicide !), n’est-ce que de la poudre ? J’envoie, si le besoin s’en fait sentir, la chair de poule d’une nuée de signes à même de révéler le spectacle subaquatique : j’abrite une salle de conférences. Personne ne trouble l’auditoire par des rires inconvenants ou en tapant des pieds ; j’arrache sur scène des phrases l’une après l’autre. C’est moi qu’il faudrait mettre dehors. J’y apprendrai la joie jusqu’à m’y perdre.
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Marigot 12
Pourquoi suis-je impatient ? Qu’est-ce que j’attends ? Avoir mal, être faible, assister à la capilotade des facultés ? Faire l’expérience de la puissance par son altération ? M’électrifier à la clôture asymptotique ? Les nouvelles sont mauvaises et les amis malades. Nous sommes en rang d’oignon sur l’Everest ordinaire, des deux côtés de la ligne on peut tomber ; à l’aide de mots que nous n’avons pas vu grimper, nous appelons matière et esprit ces deux abîmes. Ils nous suivent comme des chiens. Arrivés à mi-pente, quelque chose se détraque (ou ne fonctionnait déjà pas). Comme si la parabole tendue était d’une glace trop récente au-dessus du gouffre, elle craque. Le récit glisse sous notre nez telles des lèvres que n’agite aucun muscle, malgré les impulsions du cerveau dévoré d’angoisse. Nous sommes désormais seuls. Les nouvelles sont mauvaises et les amis malades. Les flocons tourbillonnent autour de nous, dans des cercles imparfaits qui ne se ferment pas, comme des yeux sans paupières.
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Marigot 11
De cercle en cercle Emily nous guidait. Nous arrivions toujours trop tard à l’un-de-deux-trois-soleil de l’être : on se tournait, les choses étaient figées, fomentées et vieillies dans leur ombre mousseuse. Dehors les gens couraient (à rien la plupart ne connaissent ou si peu, rien) en parlant fort de musiques désaccordées : autant rester dans le foyer à composer sur le mélodica. Je l’ai vu passer par le trou de la syntaxe, dit-elle soudain. Savant, des processus chimiques à la physique sociale et même à la disparition des bêtes, il prétendait pouvoir penser ou réciter pièce après pièce jusqu’à la complétion de notre puzzle le réel ; il crépitait de cristaux magnifiques comme des dents en or, j’aimais ses phrases en construction dansant dans l’air tel un ballet de jambes ! On veut imaginer qu’entre ici et là-bas ce souffle lèvera le voile couvrant les choses ; mais nous aurons seulement, comme par inversion, leur squelette tordu. Ferme les fenêtres. La nuit, j’allume une bougie, tombe.
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Rendez-vous jeudi 17 octobre à 19h30 à L’Ours et la Vieille Grille (9 rue Larrey, 75005 Paris). J’échangerai avec Mélanie Cessiecq-Duprat à l’occasion de la parution de Vision composée. 20 poèmes d’Emily Dickinson traduits et commentés (éditions Exopotamie, 2024). On discutera de la poésie d’E. D. ; de ses visions et de leur rapport avec sa syntaxe ; de la musique des abeilles et du verbe être ; du Brésil vu depuis une fenêtre d’Amherst, Massachusetts ; de la traduction et de la retraduction – à quoi ça sert de faire une énième version de la même œuvre ? ; de ce que ça nous fait et de ce qu’on lui fait ; de la création (comment y accéder si nous ne sommes jamais en rapport qu’avec du déjà-créé ?) et du commentaire — et de plein d’autres choses, bien sûr : puisque vous pourrez poser vos propres questions ! À jeudi !
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Marigot 10

Nombreux furent, paraît-il, les parleurs dans l’écoulement des siècles ; chacun pourtant est le premier. On ne se baigne pas (les grandes drachées de pluie ont emporté le monde aimé) deux fois dans la même phrase. À chaque instant Dieu meurt. Restent l’aile qui mouline, la pierre qui roule, l’eau qui déborde, le jerrican d’essence — à moins que les Forces motrices du Rhône tirent leur puissance du double-sens dans le désir des génitifs. J’écris branché au train longeant la Loire en pensant à l’ami catastrophé. L’eau déborda dans le jardin et sortit par les grilles, envahit la maison dont elle renversa les chaises, ferma les portes, gonfla les murs et noya tout. Les étagères en s’écroulant offrirent des livres aux mille bouches minuscules de l’H20 — l’écriture pourtant reste indestructible. Le papier fixe l’aquarelle, un peu d’eau, la phrase n’est d’aucun barrage face au déluge, elle danse dans un autre air, le nuage d’étourneaux passe au-dessus des lignes à haute tension, inaccessible.
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[Aquarelle de Jérémy Cheval]
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Marigot 9

Imagine que toutes les rives de tous les cours d’eau s’appellent Brooklyn. Comme seule la peau sans déchirures du fleuve expose en guise d’organes les entrailles du vrai invisible, tu te gares normalement pour rechercher la magie dans l’image, et piques l’eau de questions jusqu’à la chair de poule. Imagine que de l’embouchure s’élève une voix : J’offre des signes, compose un drame avec leurs anagrammes. Fais-tu quelques pas, te retournes ? Dois-tu et que dois-tu conclure des perspectives prudentes qui distribuent ici et là une bouche rouge, des murs jaunes ? Qu’a dit la terre ? Combien de langages sont drainés ? Combien d’accents du nord au sud ? À quelle vitesse ? Le fleuve apporte les maladies et les médicaments, une certaine gravité le charge, l’obstacle offre un spectacle en suspension mais le réel est un dommage qu’on aurait tort d’interpréter comme un outrage. Tout discours laisse dans l’air ses empreintes molles comme un bateau sur l’eau. Le débit cicatrise, dur comme la drogue.
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[Aquarelle de Jérémy Cheval]