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      La forme du reste
      Certains livres sont des symphonies ; d’autres relèvent plutôt de la musique de chambre. La Forme du reste (qui paraîtra aux formidables éditions Lurlure le 29 novembre) commence comme une série d’études, dont l’objet serait : le plus insignifiant des jours. Comment dresser nos expériences quelconques et disparates dans des poèmes, si possible intéressants ? La matière quotidienne est proposée à un poème de sept distiques qui dans son armature la coupe, la travaille, la déplace et la noue.
      Or la vie ordinaire – ses allers-retours répétitifs, ses paysages banals, ses menus propos – répugne à la littérature. Comme le poème essaie de l’amadouer, une lutte s’enclenche. La forme alterne, le charme et la brutalité. Mais tout dans l’existence rechigne. Trouver « la forme du reste » est l’enjeu de cette lutte. Au fil de l’année, le drame devient de plus en plus aigu, jusqu’à littéralement imploser au milieu du livre.
      La Forme du reste est un livre braqué sur ce qu’on oublie des jours, et en même temps, une sorte d’odyssée formelle. L’écriture et la vie (la vraie vie, d’étoffe rugueuse) y sont les deux personnages d’un drame dérisoire et fondamental, et une tentative de répondre à la question : si l’écriture aide à penser le sens de nos vies, saurait-elle ne pas mettre de côté l’ordinaire ? Peut-on en écrivant, trouver l’intéressant du banal – et habiter pleinement, aussi quelconque soit-elle, notre existence ?
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      24 octobre 2024

    • Marigot 17

      Nous nous sommes réveillés dans un appartement dont les parquets grinçants nous signalaient que s’activaient plus haut des gens que nous n’entendions pas parler. Le quotidien qui sait si bien faire hésiter, nous semblait de leur part l’objet de soins directs et francs comme s’ils étaient des joueurs professionnels de boîte à formes que le discours n’encombrait pas de buissons d’équivoques. La réalité se présente pourtant comme un problème de traduction à deux étages, entre des langues dont l’une s’énonce en phrases de vitesse infinie : l’immeuble est notre véhicule sur terre qui nous projette et nous sommes embarqués. Appartement, avenue, Paris, espace existent absolument ; vision et perspective sont des rapports d’un absolu à l’autre. Tout compte. Chaque dixième d’angle vaut d’être exploré, épuisé. Centre médium formel, nous essayons de rendre les possibles flottant autour de nous en images réelles aux contours factuels. Nous étalons sur les objets la lumière jaune beurre du français.

      23 octobre 2024

    • Marigot 16

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      Comme tel étranger au chapeau aperçu contemplant une fumée de train rejoindre les nuages, un peintre, ayant oublié la troisième dimension, ne songeait que contrastes, parallélismes et arabesques — tout n’est qu’image, pense-t-il, me dis-je. Ou bien si elle est composée, l’apparence ne fait-elle pas également événement ? Souvent, dans le cours encombré des villes, ce promeneur discret s’arrête à mi-chemin d’un pont gris de béton pour observer l’endroit où le fleuve coule profond. Il se penche et appuie l’œil sur l’eau claire à révéler les agencements qui nous résument : algues rouille, vélos vérolés, bouteilles de verre poisseuses, poissons véloces, médicaments et pollutions. À bas débit, le flot s’évase en un visage qui lui saute au visage et dit : « nous sommes le fleuve et nous sommes l’étranger qui se voit dans le fleuve. » Médusé, le promeneur relance : « Fenêtre à la découpe, parmi ce qui arrive, tout n’est-il pas miraculeux ? » Le miroir d’eau répond : « Cela je cherche encore. »

      .

      Aquarelle de Jérémy Cheval

      22 octobre 2024

    • Marigot 15

      Dans le réveil quelque chose se tramait, j’entendais crier. La nuit en suspension flottait à l’extérieur de notre appartement comme si l’inconscient n’était pas le marécage intime peuplé de figures familières grimées que l’on nous présentait mais un quadrillage imparfait de rues hostiles, chauves, froides et mouillées, parsemées de merdes brouillées par les automobiles couinant comme les enfants de quatre mois que nous avons été. Tout cela est étranger, désormais. Nous sommes jetés dans le salon où nous attendent les regards d’une famille. Nous saluons. Derrière perdu, ce qui se passe à la fenêtre insignifie ; les tissus se composent avec les bâtiments des rues qui tracent des perspectives ; un rapport de lignes fait horizon ; des silhouettes indifférentes séparent les couleurs ; l’esprit du monde s’incurve dans des parapluies, casquettes, manteaux en patch. Voilà déjà pourtant le couloir et le seuil ; ne voudrions-nous pas ignorer l’alphabet pour faire une expérience de la géométrie ?

      21 octobre 2024

    • Marigot 14

      Au-delà même de ces copeaux qui orneraient les bibliothèques d’amateurs, espérons-nous trouver le bois d’un plancher stable où vivre, élever des enfants, dresser des pieds de meubles, bureau commode ou chevalet, et ces enfants danser ? Nous rabotons les yeux vides vers le sol, tournant le dos à l’existence en l’air et aux zincs de Paris. Quelqu’un observe quelqu’un d’autre. Tête à l’écharde, nous ne pouvons le voir mais sentons le poids des regards vider notre existence jusqu’à en faire une comédie dont nous serions un personnage involontaire, secondaire, générique — tel figurant le dos tordu, sur les rotules et rabot à la main, dans la biographie commentée d’autrui. Pour donner vie à ce squelette, nous acceptons de contribuer à la jouissance des spectateurs. Comme un vieux train se met en branle nos côtes remuent, la bague de marié va et vient, la lumière ruisselle sur nos crânes. Nous détestons penser : tout le monde est sorti. Nous cherchons dans ce drame ridicule l’élément radical.

      19 octobre 2024

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