



Nous nous sommes réveillés dans un appartement dont les parquets grinçants nous signalaient que s’activaient plus haut des gens que nous n’entendions pas parler. Le quotidien qui sait si bien faire hésiter, nous semblait de leur part l’objet de soins directs et francs comme s’ils étaient des joueurs professionnels de boîte à formes que le discours n’encombrait pas de buissons d’équivoques. La réalité se présente pourtant comme un problème de traduction à deux étages, entre des langues dont l’une s’énonce en phrases de vitesse infinie : l’immeuble est notre véhicule sur terre qui nous projette et nous sommes embarqués. Appartement, avenue, Paris, espace existent absolument ; vision et perspective sont des rapports d’un absolu à l’autre. Tout compte. Chaque dixième d’angle vaut d’être exploré, épuisé. Centre médium formel, nous essayons de rendre les possibles flottant autour de nous en images réelles aux contours factuels. Nous étalons sur les objets la lumière jaune beurre du français.

Comme tel étranger au chapeau aperçu contemplant une fumée de train rejoindre les nuages, un peintre, ayant oublié la troisième dimension, ne songeait que contrastes, parallélismes et arabesques — tout n’est qu’image, pense-t-il, me dis-je. Ou bien si elle est composée, l’apparence ne fait-elle pas également événement ? Souvent, dans le cours encombré des villes, ce promeneur discret s’arrête à mi-chemin d’un pont gris de béton pour observer l’endroit où le fleuve coule profond. Il se penche et appuie l’œil sur l’eau claire à révéler les agencements qui nous résument : algues rouille, vélos vérolés, bouteilles de verre poisseuses, poissons véloces, médicaments et pollutions. À bas débit, le flot s’évase en un visage qui lui saute au visage et dit : « nous sommes le fleuve et nous sommes l’étranger qui se voit dans le fleuve. » Médusé, le promeneur relance : « Fenêtre à la découpe, parmi ce qui arrive, tout n’est-il pas miraculeux ? » Le miroir d’eau répond : « Cela je cherche encore. »
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Aquarelle de Jérémy Cheval
Dans le réveil quelque chose se tramait, j’entendais crier. La nuit en suspension flottait à l’extérieur de notre appartement comme si l’inconscient n’était pas le marécage intime peuplé de figures familières grimées que l’on nous présentait mais un quadrillage imparfait de rues hostiles, chauves, froides et mouillées, parsemées de merdes brouillées par les automobiles couinant comme les enfants de quatre mois que nous avons été. Tout cela est étranger, désormais. Nous sommes jetés dans le salon où nous attendent les regards d’une famille. Nous saluons. Derrière perdu, ce qui se passe à la fenêtre insignifie ; les tissus se composent avec les bâtiments des rues qui tracent des perspectives ; un rapport de lignes fait horizon ; des silhouettes indifférentes séparent les couleurs ; l’esprit du monde s’incurve dans des parapluies, casquettes, manteaux en patch. Voilà déjà pourtant le couloir et le seuil ; ne voudrions-nous pas ignorer l’alphabet pour faire une expérience de la géométrie ?
Au-delà même de ces copeaux qui orneraient les bibliothèques d’amateurs, espérons-nous trouver le bois d’un plancher stable où vivre, élever des enfants, dresser des pieds de meubles, bureau commode ou chevalet, et ces enfants danser ? Nous rabotons les yeux vides vers le sol, tournant le dos à l’existence en l’air et aux zincs de Paris. Quelqu’un observe quelqu’un d’autre. Tête à l’écharde, nous ne pouvons le voir mais sentons le poids des regards vider notre existence jusqu’à en faire une comédie dont nous serions un personnage involontaire, secondaire, générique — tel figurant le dos tordu, sur les rotules et rabot à la main, dans la biographie commentée d’autrui. Pour donner vie à ce squelette, nous acceptons de contribuer à la jouissance des spectateurs. Comme un vieux train se met en branle nos côtes remuent, la bague de marié va et vient, la lumière ruisselle sur nos crânes. Nous détestons penser : tout le monde est sorti. Nous cherchons dans ce drame ridicule l’élément radical.