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    • Marigot 10

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      Nombreux furent, paraît-il, les parleurs dans l’écoulement des siècles ; chacun pourtant est le premier. On ne se baigne pas (les grandes drachées de pluie ont emporté le monde aimé) deux fois dans la même phrase. À chaque instant Dieu meurt. Restent l’aile qui mouline, la pierre qui roule, l’eau qui déborde, le jerrican d’essence — à moins que les Forces motrices du Rhône tirent leur puissance du double-sens dans le désir des génitifs. J’écris branché au train longeant la Loire en pensant à l’ami catastrophé. L’eau déborda dans le jardin et sortit par les grilles, envahit la maison dont elle renversa les chaises, ferma les portes, gonfla les murs et noya tout. Les étagères en s’écroulant offrirent des livres aux mille bouches minuscules de l’H20 — l’écriture pourtant reste indestructible. Le papier fixe l’aquarelle, un peu d’eau, la phrase n’est d’aucun barrage face au déluge, elle danse dans un autre air, le nuage d’étourneaux passe au-dessus des lignes à haute tension, inaccessible.

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      [Aquarelle de Jérémy Cheval]

      12 octobre 2024

    • Marigot 9

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      Imagine que toutes les rives de tous les cours d’eau s’appellent Brooklyn. Comme seule la peau sans déchirures du fleuve expose en guise d’organes les entrailles du vrai invisible, tu te gares normalement pour rechercher la magie dans l’image, et piques l’eau de questions jusqu’à la chair de poule. Imagine que de l’embouchure s’élève une voix : J’offre des signes, compose un drame avec leurs anagrammes. Fais-tu quelques pas, te retournes ? Dois-tu et que dois-tu conclure des perspectives prudentes qui distribuent ici et là une bouche rouge, des murs jaunes ? Qu’a dit la terre ? Combien de langages sont drainés ? Combien d’accents du nord au sud ? À quelle vitesse ? Le fleuve apporte les maladies et les médicaments, une certaine gravité le charge, l’obstacle offre un spectacle en suspension mais le réel est un dommage qu’on aurait tort d’interpréter comme un outrage. Tout discours laisse dans l’air ses empreintes molles comme un bateau sur l’eau. Le débit cicatrise, dur comme la drogue.

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      [Aquarelle de Jérémy Cheval]

      5 octobre 2024

    • Marigot 8

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      Oh là ! Fini de rire ! Il apparaîtrait déplacé, n’est-ce pas, de douter aujourd’hui de l’inconscient. L’architecture et l’industrie nourrissent depuis longtemps nos perceptions d’objets qu’on aurait préféré croire d’emblée sur la scène du monde, alors que leurs surfaces criardes et leurs complexes articulations s’autorisent de besogneuses coulisses. Toute la difficulté tient au statut de nos souvenirs, que n’éprouva — des archives de laboratoires, des open spaces sous les néons, des chaînes de montage assourdissantes — aucun sujet individuel. Les choses qu’il sent s’adossent à un chaos d’institutions analogiques et y retournent, en permanence. Même la géométrie, l’architecture et le coding qui lui tiennent lieu de religion (et à raison, sans doute) rêvent d’aquarelle. Une métaphore bleu passé hante les angles, un mamelon l’horizon, des glapissements un parallèle de grues, les moustaches de Staline des nuages bonhommes. L’histoire nous guette. Il pleut sur Arles. Le pont SNCF a disparu.

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      [Aquarelle de Jérémy Cheval]

      2 octobre 2024

    • Marigot 7

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      Notre existence était bourbeuse, l’eldorado des verts bosquets lointain. Avant la construction du premier pont, il fallait négocier avec le fleuve comme avec un supérieur colérique (c’est la facilité d’appeler un dieu) aux décrets limoneux. On ne disait jamais « le fleuve », ne lui donnait ces noms d’objets transitionnels : Mâchecroute, Tarasque, Doudou. On lui jetait des pierres ! balafrait le courant ! envisageait une disparition ! Cette chose qui s’était contournée tortueusement dans des nœuds blancs avant de s’éployer en une énorme phrase ramifiée et souveraine, avait creusé une vallée large prenant soudain conscience d’elle-même à son passage, réveillée comme la bouche engourdie d’un coma au retour des salives, désirs, algues, saumons rapides — rires ! Ah, les rires des enfants dont on n’attend plus le bourdon, dont on plisse les yeux pour délirer la parodie dans l’imbroglio ridicule des chiffon-nuages. On ne peut compter ni sur le paysage, ni sur l’allégorie. Il reste le cadrage.

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      [Aquarelle de Jérémy Cheval]

      1 octobre 2024

    • Marigot 6

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      À croire qu’elles accomplissent une fonction biologique, que régulent-elles, certaines idées ? c’était la fin des temps depuis toujours. Pères et mères avaient traversé leur propre époque doigts crispés sur le gouvernail, yeux fixés sur les gros voyants qui clignotaient sur le cadran — les grands-parents, les arrière-grands pareil et jusqu’au livre. Nous maintenant d’autres voyants bien sûr (mais plus voyant encore, augurant toutes les formes de souffrance et de folie) oscillons dans la lône des signes l’eau à mi-cuisse. Glouglou, grommellent des sages en langue marécageuse. Si les nuages étaient les animaux étranges que nous reconnaissons dans leur forme laiteuse, ils hausseraient les sourcils. Sous-entendu, ni cette pensée ni la pensée inverse ne réconfortent. Quant au monolithe, qui pourrait répondre : De quoi offres-tu le reflet ? À quoi, qu’est-ce que, sur qui comptes-tu ? Il fut posé par quelqu’un d’autre pour quelqu’un d’autre, l’humeur que nous projetons sur lui en écho chante.

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      [Aquarelle de Jérémy Cheval]

      30 septembre 2024

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