• Naître

    Voici le plan : « Grammaire des événements » serait un poème de 1296 vers (36 blocs de 36 vers, de 36 caractères espaces comprises), destiné à être la pièce centrale du troisième volume (qui s’intitulerait également Grammaire des événements) de la tétralogie [Encadrements].

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    Naître il faudrait recommencer, pour
    comprendre ce que ça vaut vraiment —
    au lieu de quoi l’événement de notre
    vie le plus fondamental nous échappe
    comme (ce n’est pas mon cas) à un ou
    une buveur ou veuse celui du soir où
    il ou elle devint l’amant de l’autre
    et la vie qui déjà embraye ressemble
    au matin ayant succédé à la beuverie
    (ou, mieux, à la prise d’un cacheton
    qui, après t’avoir emmené très haut,
    va te faire redescendre tout en bas,
    tête menton en avant sur le sol dur,
    hagard, gueule froissée avec cheveux
    poussant à l’intérieur, gorge sèche,
    yeux lourds de poches bourrées d’une
    substance dure et tempes dans l’étau
    boum-boum) dans ces draps de couleur
    et d’odeur inconnues, comme vraiment
    si l’on vivait pour la première fois
    quelque chose proche du commencement
    du monde, « waouh mais pas waouh ! »
    quand tu sors, gluant, de la caverne
    maternelle pour te prendre aux draps
    froissés (par les doigts crispés) et
    mouillés (par sécrétions variées) le
    premier shoot de la plus monstrueuse
    drogue que tu connaîtras jamais, non
    mais c’est quoi ce truc, l’oxygène !
    puis toute ta vie tu rechercheras la
    pureté et la souffrance de la prise,
    que la mort même ne te rendra jamais
    sauf contre-témoignage : à l’origine
    fut le traumatisme — mieux peut-être
    vaut l’oublier en effet car rien que
    l’imaginer me donne un haut-le-cœur.


  • Note sur la forme de la FORME DU RESTE

    Le livre – qui sortira le 29 novembre – est composé de dix parties, dont 7 (intitulées « Noeuds », « Tableaux », « Manières », « Silences », « Structures », « Surfaces » et « Contrastes ») reproduisent la même forme.
    Chacune de ces 7 parties est en effet composée de deux sections (intitulées I et II). Chacune de ces deux sections comprend 7 poèmes. Chaque poème se présente comme une phrase courant sur 7 distiques (une sorte de sonnet, donc). Chaque jour vécu occasionne au moins un distique ; souvent, une même phrase doit passer par plusieurs journées, et donc nouer ensemble des éléments sans aucun rapport.
    Voici par exemple un poème courant du 18 au 20 juillet. (Il y en a donc 7x2x7, soit 98, de cette forme, dans le livre)
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    Les 3 autres parties (qui représentent elles aussi une centaine de pages) sont intitulées « Une nouvelle forme », « Tout recommence » et « L’Automne et le reste » ; elles correspondent à des moments de crise, durant lesquels la forme présentée ci-dessus tente de se suicider. Ces parties sont principalement composées de proses réflexives essayant de comprendre quelque chose au Schmilblick, comme ici :
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    Ces passages réflexifs sont ponctués de double-huitains en 2 phrases de 284 caractères chacune (ne me demandez pas pourquoi), poèmes essentiellement pastoraux ou tout du moins, s’attachant à décrire les inflexions du paysage de la Suisse romande au passage des saisons :
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    Le tout fait un livre formellement assez déterminé mais dont le contenu charrie le bric-à-brac disparate de l’existence.

  • Marigot 23

    Les marigots 18 à 22 sont publiés sur Catastrophes.

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    Le corps face à la perspective de sa propre soutenance cherche façade. « Le corset est trop large, songes-tu, mais il y a un corset, et la réunion de ces deux axiomes »… te rend perplexe ? impose à l’épistémopathe d’inspirer un fort coup? sa cage thoracique gonfle, accueille pour rencontrer la résistance encore craintive de son salut n’importe quoi d’assez petit qui danse dans les airs nombreusement. On me regarde faire ça ; j’échange soupirs sceptiques et enthousiasmes avec les spectateurs correspondants. Nous voilà maintenant l’autre jour dans la salle des Rembrandt. Certaines compositions sont des études, d’autres chefs-d’œuvre manifestement. Mais voici l’émouvant : une anecdote figée se dilate soudain aux dimensions de toute la toile pour imposer une nécessité éclose de la seule contingence. J’inspire le peintre ne cherche pas, mais laisse venir j’expire. Sans doute rien jamais ne viendra, comme l’amoureuse pas davantage si tu la cherches. J’inspire en attendant j’expire la grâce.


  • Lettre à J-C. Pinson

    Cher Jean-Claude,

    J’avais commencé à t’écrire ce message par e-mail, mais je me suis dit qu’après tout, essayant de réfléchir à partir de ton dernier livre, Vies de philosophes (qui est quelque chose de public) et ne contenant pas d’autre impudeur que l’affection de mon ton, mon propos intéresserait peut-être certains de nos amis.

    Je me suis jeté, comme tu l’imaginais peut-être, sur ta « Vie de Hegel ». J’ai été passionné par la lecture de cet étonnant poème, qui me semble une sorte de « prosimètre simultané », au sens où il ne fait certes pas se succéder le vers et la prose, mais les superpose. Et je dirais même qu’il ajoute une troisième couche, la philosophique : le chant, le récit et le raisonnement incompossibles normalement, apparaissent ici à la lecture comme trois lignes parallèles dont l’une prend momentanément le lead sur l’autre, avant de repasser au second plan, comme dans un trio de musique de chambre ; et cela ne fait certainement pas la même chose à tous les lecteurs. Quand tu cites « l’Europe aux anciens parapets » ou, « Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber », certains reconnaîtront des liens intertextuels qui activeront la ligne de poésie, et d’autres qui ne les reconnaîtront pas pourront méditer sur le contenu de l’affirmation, ou sur sa place dans le récit de vie. Ceux qui ont l’oreille sensible reconnaîtront immédiatement deux alexandrins dans « il ne fait pourtant pas, à l’Université / l’unanimité. Schopenhauer le brocarde », les autres pourront rêver à l’affrontement des doctrines ou à la dramaturgie prosaïque des inimitiés dans un champ académique donné.

    Réussir à faire se rejoindre ainsi le récit, le vers et le concept est un tour de force ; à la lecture de cette « Vie de Hegel » (je n’ai pas encore lu le reste du livre), on peut d’ores et déjà dire que c’est réussi. Pour une raison très simple, toute platement pratique : lire le chapitre en question est passionnant, au sens premier – on a envie de savoir, on veut finir ce texte, on ne le lâche pas. Qu’est-ce qui est passionnant ? Qu’est-ce qui est au service de quoi ? Pourquoi cela ne passerait-il pas en prose simple ? Ce sont des questions qu’on peut ne pas se poser – puisque ça marche, cela ne suffit-il pas ? – ou qu’on peut se poser, si on veut.

    Pour ma part, j’y répondrais en disant que ces trois lignes parallèles (vers, récit, raisonnement) se complètent organiquement, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas, en réalité, parallèles ; ce sont plutôt des ingrédients qui se composent et jouent les uns sur les autres. Par exemple, le vers apporte quelque chose d’évident au concept : c’est sa légèreté. Le concept a une fâcheuse tendance (surtout chez Hegel) à froncer les sourcils, à en appeler à la concentration, au sérieux, au bien-pesé des formules et de leur enchaînement. Le vers, lui, est anarchiste. Il se fout des notes de bas de pages, il passe du coq à l’âne s’il le veut et comme il veut ; il cherche une harmonie ouverte qui n’a pas de compte à rendre au concept. Il refuse donc l’esprit de séreux, cite en passant Nerval ou Rimbaud mine de rien, passe par un jeu de mots potache « Cousin Victor » comme on jette une boulette de papier dans le dos du professeur à la Sorbonne. Ce n’est donc pas le vers pesant, ou classique, ou pompeux, ou militaire ; c’est un petit vers polisson, joueur, charmeur, tireur-de-langue. Et pourquoi donc ? Cela me semble lié au fait que le récit joue sur lui, en retour : comme il lui faut raconter une histoire, celle d’une vie, le vers ne peut pas trop s’appesantir et se complaire à se prendre les pieds dans le tapis de la langue, il lui faut avancer, et il faut que ça soit clair ; cette poésie ne peut pas être pure, se regarder le nombril, ou se hausser du col, faire son intéressante ; elle reste au service du récit.

    La poésie est au service ; mais la philosophie (les contenus de doctrine) aussi est un peu secondaire : c’est la biographie de Hegel qui t’occupe, vraiment (le passage sur son fils est très émouvant). Pourtant, cette hiérarchie entre les trois « ingrédients » n’est pas si définitive que cela : car pourquoi s’intéresser à un philosophe, au fond ? Comme tu le rappelais dans les Notes publiées dans Catastrophes, Heidegger condamnait avec dédain toute approche biographique de, par exemple, Aristote. Mais si un philosophe est quelqu’un qui pense, et formalise sa pensée du monde (pour le dire très vite), n’y a-t-il pas un intérêt évident à voir l’effet de cette compréhension du monde sur sa manière de vivre (ou tout du moins son rapport avec elle) ? Comment se forment nos idées, qu’est-ce qu’elles nous font faire ? Ce que l’on fait s’accorde-t-il avec ce que l’on prétend qu’il faille faire ? Bref, comprendre et formaliser le monde, cela n’a-t-il pas d’abord du sens dans l’horizon de son habitation ? Tu me vois venir, n’est-ce pas ? Tu aimes à dire qu’en un sens plus fort que le simple travail du vers, la poésie est d’abord « poéthique » ; si c’est le cas, peut-être faut-il voir le philosophe et le poète comme les deux visages d’une même tentative de vivre, que la prose de ton récit confronte : le philosophe chez Hegel, et celui qui essaie de vivre alors qu’il a pensé (le poète chez Hegel) ? Ou mieux, la prose du monde comme un bain où tous nous vivons, la philosophie comme l’édifice que nous pouvons tenter d’y échafauder (dans le désir d’un certain volontarisme de la raison), et la poésie comme la figure que peut prendre cette tentative d’habiter le monde, avec des contenus que nous aurons contribué à fabriquer nous-même, comme si nous pouvions penser et déterminer par notre pensée notre propre existence. Ce qui est beau dans la vie d’un philosophe, ce n’est pas la vérité de sa doctrine ; mais l’espoir de quelqu’un d’habiter la cabane qu’il a lui-même construite ; de produire pour sa vie une sorte d’environnement de sens, comme on bâtit sa maison. Produire : poiem.

    Alors, que ce soit justement toi – le poète et philosophe de la poéthique – qui écrives ces Vies ; que ce que tu penses ce soit justement ça, ces vies et leur manière d’être des figures de poésie ; fait de ton livre en creux une autobiographie silencieuse ou pudique à l’extrême, au milieu des lignes de vie des autres. Car ces vies n’incarnent pas que les destins de ces philosophes ; elles incarnent aussi tes concepts, ton poiema. Elles incarnent ta pensée ; et donc ta vie. Une « vie de philosophe » ou « de poète » (c’est la même chose), écrite à l’encre sympathique au milieu de celles des autres.

    (Mais je dis peut-être n’importe quoi puisque je n’ai lu, pour l’instant, qu’un des douze chapitres du livre.)

    A bientôt camarade !