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    • Marigot 11

      De cercle en cercle Emily nous guidait. Nous arrivions toujours trop tard à l’un-de-deux-trois-soleil de l’être : on se tournait, les choses étaient figées, fomentées et vieillies dans leur ombre mousseuse. Dehors les gens couraient (à rien la plupart ne connaissent ou si peu, rien) en parlant fort de musiques désaccordées : autant rester dans le foyer à composer sur le mélodica. Je l’ai vu passer par le trou de la syntaxe, dit-elle soudain. Savant, des processus chimiques à la physique sociale et même à la disparition des bêtes, il prétendait pouvoir penser ou réciter pièce après pièce jusqu’à la complétion de notre puzzle le réel ; il crépitait de cristaux magnifiques comme des dents en or, j’aimais ses phrases en construction dansant dans l’air tel un ballet de jambes ! On veut imaginer qu’entre ici et là-bas ce souffle lèvera le voile couvrant les choses ; mais nous aurons seulement, comme par inversion, leur squelette tordu. Ferme les fenêtres. La nuit, j’allume une bougie, tombe.

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      Rendez-vous jeudi 17 octobre à 19h30 à L’Ours et la Vieille Grille (9 rue Larrey, 75005 Paris). J’échangerai avec Mélanie Cessiecq-Duprat à l’occasion de la parution de Vision composée. 20 poèmes d’Emily Dickinson traduits et commentés (éditions Exopotamie, 2024). On discutera de la poésie d’E. D. ; de ses visions et de leur rapport avec sa syntaxe ; de la musique des abeilles et du verbe être ; du Brésil vu depuis une fenêtre d’Amherst, Massachusetts ; de la traduction et de la retraduction – à quoi ça sert de faire une énième version de la même œuvre ? ; de ce que ça nous fait et de ce qu’on lui fait ; de la création (comment y accéder si nous ne sommes jamais en rapport qu’avec du déjà-créé ?) et du commentaire — et de plein d’autres choses, bien sûr : puisque vous pourrez poser vos propres questions ! À jeudi !

      14 octobre 2024

    • Marigot 10

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      Nombreux furent, paraît-il, les parleurs dans l’écoulement des siècles ; chacun pourtant est le premier. On ne se baigne pas (les grandes drachées de pluie ont emporté le monde aimé) deux fois dans la même phrase. À chaque instant Dieu meurt. Restent l’aile qui mouline, la pierre qui roule, l’eau qui déborde, le jerrican d’essence — à moins que les Forces motrices du Rhône tirent leur puissance du double-sens dans le désir des génitifs. J’écris branché au train longeant la Loire en pensant à l’ami catastrophé. L’eau déborda dans le jardin et sortit par les grilles, envahit la maison dont elle renversa les chaises, ferma les portes, gonfla les murs et noya tout. Les étagères en s’écroulant offrirent des livres aux mille bouches minuscules de l’H20 — l’écriture pourtant reste indestructible. Le papier fixe l’aquarelle, un peu d’eau, la phrase n’est d’aucun barrage face au déluge, elle danse dans un autre air, le nuage d’étourneaux passe au-dessus des lignes à haute tension, inaccessible.

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      [Aquarelle de Jérémy Cheval]

      12 octobre 2024

    • Marigot 9

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      Imagine que toutes les rives de tous les cours d’eau s’appellent Brooklyn. Comme seule la peau sans déchirures du fleuve expose en guise d’organes les entrailles du vrai invisible, tu te gares normalement pour rechercher la magie dans l’image, et piques l’eau de questions jusqu’à la chair de poule. Imagine que de l’embouchure s’élève une voix : J’offre des signes, compose un drame avec leurs anagrammes. Fais-tu quelques pas, te retournes ? Dois-tu et que dois-tu conclure des perspectives prudentes qui distribuent ici et là une bouche rouge, des murs jaunes ? Qu’a dit la terre ? Combien de langages sont drainés ? Combien d’accents du nord au sud ? À quelle vitesse ? Le fleuve apporte les maladies et les médicaments, une certaine gravité le charge, l’obstacle offre un spectacle en suspension mais le réel est un dommage qu’on aurait tort d’interpréter comme un outrage. Tout discours laisse dans l’air ses empreintes molles comme un bateau sur l’eau. Le débit cicatrise, dur comme la drogue.

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      [Aquarelle de Jérémy Cheval]

      5 octobre 2024

    • Marigot 8

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      Oh là ! Fini de rire ! Il apparaîtrait déplacé, n’est-ce pas, de douter aujourd’hui de l’inconscient. L’architecture et l’industrie nourrissent depuis longtemps nos perceptions d’objets qu’on aurait préféré croire d’emblée sur la scène du monde, alors que leurs surfaces criardes et leurs complexes articulations s’autorisent de besogneuses coulisses. Toute la difficulté tient au statut de nos souvenirs, que n’éprouva — des archives de laboratoires, des open spaces sous les néons, des chaînes de montage assourdissantes — aucun sujet individuel. Les choses qu’il sent s’adossent à un chaos d’institutions analogiques et y retournent, en permanence. Même la géométrie, l’architecture et le coding qui lui tiennent lieu de religion (et à raison, sans doute) rêvent d’aquarelle. Une métaphore bleu passé hante les angles, un mamelon l’horizon, des glapissements un parallèle de grues, les moustaches de Staline des nuages bonhommes. L’histoire nous guette. Il pleut sur Arles. Le pont SNCF a disparu.

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      [Aquarelle de Jérémy Cheval]

      2 octobre 2024

    • Marigot 7

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      Notre existence était bourbeuse, l’eldorado des verts bosquets lointain. Avant la construction du premier pont, il fallait négocier avec le fleuve comme avec un supérieur colérique (c’est la facilité d’appeler un dieu) aux décrets limoneux. On ne disait jamais « le fleuve », ne lui donnait ces noms d’objets transitionnels : Mâchecroute, Tarasque, Doudou. On lui jetait des pierres ! balafrait le courant ! envisageait une disparition ! Cette chose qui s’était contournée tortueusement dans des nœuds blancs avant de s’éployer en une énorme phrase ramifiée et souveraine, avait creusé une vallée large prenant soudain conscience d’elle-même à son passage, réveillée comme la bouche engourdie d’un coma au retour des salives, désirs, algues, saumons rapides — rires ! Ah, les rires des enfants dont on n’attend plus le bourdon, dont on plisse les yeux pour délirer la parodie dans l’imbroglio ridicule des chiffon-nuages. On ne peut compter ni sur le paysage, ni sur l’allégorie. Il reste le cadrage.

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      [Aquarelle de Jérémy Cheval]

      1 octobre 2024

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