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    • Marigot 15

      Dans le réveil quelque chose se tramait, j’entendais crier. La nuit en suspension flottait à l’extérieur de notre appartement comme si l’inconscient n’était pas le marécage intime peuplé de figures familières grimées que l’on nous présentait mais un quadrillage imparfait de rues hostiles, chauves, froides et mouillées, parsemées de merdes brouillées par les automobiles couinant comme les enfants de quatre mois que nous avons été. Tout cela est étranger, désormais. Nous sommes jetés dans le salon où nous attendent les regards d’une famille. Nous saluons. Derrière perdu, ce qui se passe à la fenêtre insignifie ; les tissus se composent avec les bâtiments des rues qui tracent des perspectives ; un rapport de lignes fait horizon ; des silhouettes indifférentes séparent les couleurs ; l’esprit du monde s’incurve dans des parapluies, casquettes, manteaux en patch. Voilà déjà pourtant le couloir et le seuil ; ne voudrions-nous pas ignorer l’alphabet pour faire une expérience de la géométrie ?

      21 octobre 2024

    • Marigot 14

      Au-delà même de ces copeaux qui orneraient les bibliothèques d’amateurs, espérons-nous trouver le bois d’un plancher stable où vivre, élever des enfants, dresser des pieds de meubles, bureau commode ou chevalet, et ces enfants danser ? Nous rabotons les yeux vides vers le sol, tournant le dos à l’existence en l’air et aux zincs de Paris. Quelqu’un observe quelqu’un d’autre. Tête à l’écharde, nous ne pouvons le voir mais sentons le poids des regards vider notre existence jusqu’à en faire une comédie dont nous serions un personnage involontaire, secondaire, générique — tel figurant le dos tordu, sur les rotules et rabot à la main, dans la biographie commentée d’autrui. Pour donner vie à ce squelette, nous acceptons de contribuer à la jouissance des spectateurs. Comme un vieux train se met en branle nos côtes remuent, la bague de marié va et vient, la lumière ruisselle sur nos crânes. Nous détestons penser : tout le monde est sorti. Nous cherchons dans ce drame ridicule l’élément radical.

      19 octobre 2024

    • Marigot 13

      Je cours à l’intérieur de moi, dehors m’affecte. Une épée de soleil transperce le marigot, réveillant le monde endormi de particules stagnant — faisant danser les algues, se mouvoir les poissons tapis dans l’ombre épaisse, briller les dents en or d’un cadavre tombé on ne se souvient plus quand, pendant une fête d’anniversaire trop arrosée ? ou les poches pleines de qui ne se supporte plus de pierres, tête dans la vase. Ce sont et ce ne sont pas des mots. La poudre grise de l’inspecteur, par quoi se relevèrent les empreintes du meurtrier (le bougre avait déguisé le crime en suicide !), n’est-ce que de la poudre ? J’envoie, si le besoin s’en fait sentir, la chair de poule d’une nuée de signes à même de révéler le spectacle subaquatique : j’abrite une salle de conférences. Personne ne trouble l’auditoire par des rires inconvenants ou en tapant des pieds ; j’arrache sur scène des phrases l’une après l’autre. C’est moi qu’il faudrait mettre dehors. J’y apprendrai la joie jusqu’à m’y perdre.

      18 octobre 2024

    • Marigot 12

      Pourquoi suis-je impatient ? Qu’est-ce que j’attends ? Avoir mal, être faible, assister à la capilotade des facultés ? Faire l’expérience de la puissance par son altération ? M’électrifier à la clôture asymptotique ? Les nouvelles sont mauvaises et les amis malades. Nous sommes en rang d’oignon sur l’Everest ordinaire, des deux côtés de la ligne on peut tomber ; à l’aide de mots que nous n’avons pas vu grimper, nous appelons matière et esprit ces deux abîmes. Ils nous suivent comme des chiens. Arrivés à mi-pente, quelque chose se détraque (ou ne fonctionnait déjà pas). Comme si la parabole tendue était d’une glace trop récente au-dessus du gouffre, elle craque. Le récit glisse sous notre nez telles des lèvres que n’agite aucun muscle, malgré les impulsions du cerveau dévoré d’angoisse. Nous sommes désormais seuls. Les nouvelles sont mauvaises et les amis malades. Les flocons tourbillonnent autour de nous, dans des cercles imparfaits qui ne se ferment pas, comme des yeux sans paupières.

      16 octobre 2024

    • Marigot 11

      De cercle en cercle Emily nous guidait. Nous arrivions toujours trop tard à l’un-de-deux-trois-soleil de l’être : on se tournait, les choses étaient figées, fomentées et vieillies dans leur ombre mousseuse. Dehors les gens couraient (à rien la plupart ne connaissent ou si peu, rien) en parlant fort de musiques désaccordées : autant rester dans le foyer à composer sur le mélodica. Je l’ai vu passer par le trou de la syntaxe, dit-elle soudain. Savant, des processus chimiques à la physique sociale et même à la disparition des bêtes, il prétendait pouvoir penser ou réciter pièce après pièce jusqu’à la complétion de notre puzzle le réel ; il crépitait de cristaux magnifiques comme des dents en or, j’aimais ses phrases en construction dansant dans l’air tel un ballet de jambes ! On veut imaginer qu’entre ici et là-bas ce souffle lèvera le voile couvrant les choses ; mais nous aurons seulement, comme par inversion, leur squelette tordu. Ferme les fenêtres. La nuit, j’allume une bougie, tombe.

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      Rendez-vous jeudi 17 octobre à 19h30 à L’Ours et la Vieille Grille (9 rue Larrey, 75005 Paris). J’échangerai avec Mélanie Cessiecq-Duprat à l’occasion de la parution de Vision composée. 20 poèmes d’Emily Dickinson traduits et commentés (éditions Exopotamie, 2024). On discutera de la poésie d’E. D. ; de ses visions et de leur rapport avec sa syntaxe ; de la musique des abeilles et du verbe être ; du Brésil vu depuis une fenêtre d’Amherst, Massachusetts ; de la traduction et de la retraduction – à quoi ça sert de faire une énième version de la même œuvre ? ; de ce que ça nous fait et de ce qu’on lui fait ; de la création (comment y accéder si nous ne sommes jamais en rapport qu’avec du déjà-créé ?) et du commentaire — et de plein d’autres choses, bien sûr : puisque vous pourrez poser vos propres questions ! À jeudi !

      14 octobre 2024

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