Radio Anthropocène m’a invité à lire « Delta Vrac Sacré », le chant 3 de « L’Amour du Rhône » (qui se trouve dans l’Éducation géographique, à paraître le 12 janvier) ; et comme le poème y est scandé (sinon slamé), les producteurs de Radio Bellevue Web y ont ajouté un beat hip-hop en post-production ; voilà mon austère quoique impétueux poème presque transformé en tube de l’été ! À écouter ici !
Par ailleurs vous pouvez lire, sur Poezibao, une note de lecture, par Sébastien Dubois, sur mon Autoportrait de John Ashbery. Une cérémonie improvisée (Hermann, 2021)
Pourquoi écrire ? Pourquoi traduire ? Pourquoi ne pas croire aux mythes de la littérature (la « nécessité intérieure », etc.) et comment sauver les hapalémurs avec des poèmes ? « Dire ce qui compte à ceux qui comptent », grand entretien avec Camille Sova sur Zone Critique.
Vie du poème continue son chemin. Avant la publication en ligne d’un grand entretien avec Camille Sova, voici deux papiers très intéressants récemment parus :
Voici un corps à corps critique avec Self-Portrait in a Convex Mirror. Paru en 1975, c’est le livre le plus célèbre de John Ashbery (1927-2017), le poète américain le plus marquant des cinquante dernières années ; un livre à la fois déroutant et attachant, énigmatique pour ne pas dire mystérieux, excitant la pulsion herméneutique autant qu’il se refuse résolument à l’interprétation.
Au gré de l’analyse de ce recueil emblématique de la poésie contemporaine, la performance du poème et celle de sa réception apparaissent comme les deux pôles d’une cérémonie improvisée, à laquelle Pierre Vinclair nous donne les moyens de prendre part, à notre tour.
Après Terre inculte. Penser dans l’illisible The Waste Land (publié dans la même collection en 2018), il poursuit ici son double travail d’explication avec la poésie moderniste et de définition d’une éthique de la réception adaptée à son effort.
Je voudrais préciser ce que je cherche, avec cette série de billets. Disons-le de la manière la plus naïve : il me semble que le poème doit agir comme un filtre, ou un exhausteur de valeur, par lequel se révèle, du chaos de la vie, ce qui est digne d’en être aimé. Son opération est cosmique : il met en ordre le chaos et, sauvant les phénomènes de la contingence idiote où ils baignent, fait apparaître leur beauté.
J’ai découvert le manifeste de Frank O’Hara (que je possédais sans le savoir, à la fin des Selected Poems) dans les pages que lui consacre Stéphane Bouquet dans la Cité de Paroles : « Pour ce qui est du rythme et des autres questions techniques, traduit Bouquet, c’est juste le sens commun : si on achète un pantalon on veut qu’il soit assez moulant pour que tout le monde ait envie de coucher avec nous. » (Corti, 2018, cité p. 27) Au-delà de la provocation qui pourrait sembler un peu courte (le poème, loin d’être une grande chose à admirer, ne serait qu’un truc de séduction banal), l’image d’un point de vue pragmatique est parlante : comme un pantalon moulant, le poème ne crée pas, mais révèle l’objet du désir. Nous écrivons toute la journée dans des pantalons baggy aux rhétoriques trop lâches pour qu’elles renseignent quiconque sur l’architecture précise de notre rapport au monde. Le poème, pour sa part, ferait ça : tailler (par la langue) suffisamment près des zones sensibles, pour les faire apparaître dans leur incandescence.
Puisque le manifeste de O’Hara s’appelle Personism, il est autorisé de s’appuyer sur la pièce des Lunch Poems qui s’intitule « Personal Poem » (vous trouverez en ligne la version originale) dont voici la traduction d’Olivier Brossard et Ron Padgett (Poèmes déjeuner, Joca Seria, 2010, p. 34-35) :
Maintenant quand je me balade le midi j’ai seulement deux porte-bonheur en poche une vieille pièce romaine que Mike Kanemitsu m’a donnée et un bouton tombé d’une caisse quand j’étais à Madrid les autres ne m’ont jamais vraiment porté chance même s’ils m’ont permis de rester à New York envers et contre tout mais maintenant je suis heureux pour un bout de temps et intéressé
Je marche à travers l’humidité lumineuse en passant devant la House of Seagram avec ses flaques et ses flâneurs et le chantier à gauche qui a condamné le trottoir si jamais je devins ouvrier dans le bâtiment j’aimerais bien avoir un casque argenté s’il vous plaît et j’arrive chez Moriarty où j’attends LeRoi et entends qui veut être un battant un gagnant depuis ans ma moyenne à la batte est de .016 voilà, et LeRoi arrive et me dit que Miles Davis a été frappé 12 fois hier soir devant BIRDLAND par un flic une dame nous demande une petite pièce pour une maladie effroyable mais on ne lui donne rien on n’aime pas les maladies effroyables, et puis
on déjeune de poisson et de bière il fait frais mais c’est bondé on n’aime pas Lionel Trilling c’est tout vu, on aime Don Allen on n’aime pas Henry James plus que ça on aime Herman Melville on ne veut même pas faire partie de la procession des poètes à San Francisco on veut juste être riches et marcher sur des poutrelles avec nos casques argentés je me demande si une personne sur 8 000 000 est en train de penser à moi alors que je serre la main à LeRoi et m’achète un bracelet à montre et retourne au boulot heureux à l’idée que peut-être bien que oui
Comme leur titre l’indique, la plupart des Lunch Poems sont des pièces écrites « sur le pouce », pendant la pause de midi alors que Frank O’Hara travaillait au MoMA à New York. Matsumi « Mike » Kanemitsu, un peintre d’origine japonaise et LeRoi Jones, un écrivain afro-américain, sont deux amis de Frank O’Hara, qui rend donc compte ici de son trajet depuis son lieu de travail jusqu’à son déjeuner, en l’espèce « chez Moriarty ». Le poète longe un chantier et ses casques d’ouvriers, entend la voix d’un joueur de baseball, écoute son ami raconter la bavure dont a été victime Miles Davis la veille, et déjeune : poisson et bière. Après quoi, il prend congé et retourne au boulot.
Pourquoi faire d’événements aussi insignifiants tout un poème ?
Nous avons là une « improvisation », non pas strictement au sens musical (puisque le texte ne se performe pas au moment où il s’écrit), mais au sens où le poème se nourrit des éléments que lui fournit par hasard son environnement, pour tisser à partir d’eux une forme de nécessité, certes lâche, mais qui suffit à leur conférer une sorte de sens. Le plus caractéristique, à ce titre, me semble être le « casque argenté » : on le croise vers 13-14 comme l’objet d’un décor d’autant plus contingent que des travaux, par définition, sont des interventions ponctuelles sur la voie publique (qu’on n’aurait pas rencontrées un autre jour et vouées à disparaître) ; on le retrouve, 5 vers avant la fin, comme rien de moins que la définition d’un projet existentiel : « on veut juste […] marcher sur des poutrelles avec nos casques argentés ». La poésie se fait ainsi herméneutique (joyeuse, enthousiaste, décomplexée, non dénuée d’ironie) de la vie dans sa profusion bigarrée, jusqu’à tirer des accidents les plus triviaux mêmes la définition du souverain bien.
L’improvisation est le nom de ce travail, il touche à la question du salut : car non seulement la scène du réel est sauvée de son insignifiance fondamentale (puisqu’elle a offert une figure du bonheur), mais par le miracle de la lecture, il y a bien « une personne sur 8 000 000 [qui] est en train / de penser à moi » : le lecteur. Du rien qu’est une pause-déjeuner, identique à toutes les autres et vouée à être oubliée, naît subjectivement dans le poème un irréductible du sens, et par son partage, sa lecture, une rencontre avec autrui qui m’ouvre le royaume de l’intersubjectivité.
Voilà un billet trop court, beaucoup trop peu étayé. C’est pourtant là que je voulais en venir : le poème, improvisation adressée, doue la vie de valeur parce qu’il trouve le souverain bien dans la contingence pure et sauve, dans le même mouvement, le réel et son poète. Cela requiert, je crois, un certain travail de la forme sur lequel je me pencherai une prochaine fois.