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    • Marigot 16

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      Comme tel étranger au chapeau aperçu contemplant une fumée de train rejoindre les nuages, un peintre, ayant oublié la troisième dimension, ne songeait que contrastes, parallélismes et arabesques — tout n’est qu’image, pense-t-il, me dis-je. Ou bien si elle est composée, l’apparence ne fait-elle pas également événement ? Souvent, dans le cours encombré des villes, ce promeneur discret s’arrête à mi-chemin d’un pont gris de béton pour observer l’endroit où le fleuve coule profond. Il se penche et appuie l’œil sur l’eau claire à révéler les agencements qui nous résument : algues rouille, vélos vérolés, bouteilles de verre poisseuses, poissons véloces, médicaments et pollutions. À bas débit, le flot s’évase en un visage qui lui saute au visage et dit : « nous sommes le fleuve et nous sommes l’étranger qui se voit dans le fleuve. » Médusé, le promeneur relance : « Fenêtre à la découpe, parmi ce qui arrive, tout n’est-il pas miraculeux ? » Le miroir d’eau répond : « Cela je cherche encore. »

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      Aquarelle de Jérémy Cheval

      22 octobre 2024

    • Marigot 15

      Dans le réveil quelque chose se tramait, j’entendais crier. La nuit en suspension flottait à l’extérieur de notre appartement comme si l’inconscient n’était pas le marécage intime peuplé de figures familières grimées que l’on nous présentait mais un quadrillage imparfait de rues hostiles, chauves, froides et mouillées, parsemées de merdes brouillées par les automobiles couinant comme les enfants de quatre mois que nous avons été. Tout cela est étranger, désormais. Nous sommes jetés dans le salon où nous attendent les regards d’une famille. Nous saluons. Derrière perdu, ce qui se passe à la fenêtre insignifie ; les tissus se composent avec les bâtiments des rues qui tracent des perspectives ; un rapport de lignes fait horizon ; des silhouettes indifférentes séparent les couleurs ; l’esprit du monde s’incurve dans des parapluies, casquettes, manteaux en patch. Voilà déjà pourtant le couloir et le seuil ; ne voudrions-nous pas ignorer l’alphabet pour faire une expérience de la géométrie ?

      21 octobre 2024

    • Marigot 14

      Au-delà même de ces copeaux qui orneraient les bibliothèques d’amateurs, espérons-nous trouver le bois d’un plancher stable où vivre, élever des enfants, dresser des pieds de meubles, bureau commode ou chevalet, et ces enfants danser ? Nous rabotons les yeux vides vers le sol, tournant le dos à l’existence en l’air et aux zincs de Paris. Quelqu’un observe quelqu’un d’autre. Tête à l’écharde, nous ne pouvons le voir mais sentons le poids des regards vider notre existence jusqu’à en faire une comédie dont nous serions un personnage involontaire, secondaire, générique — tel figurant le dos tordu, sur les rotules et rabot à la main, dans la biographie commentée d’autrui. Pour donner vie à ce squelette, nous acceptons de contribuer à la jouissance des spectateurs. Comme un vieux train se met en branle nos côtes remuent, la bague de marié va et vient, la lumière ruisselle sur nos crânes. Nous détestons penser : tout le monde est sorti. Nous cherchons dans ce drame ridicule l’élément radical.

      19 octobre 2024

    • Marigot 13

      Je cours à l’intérieur de moi, dehors m’affecte. Une épée de soleil transperce le marigot, réveillant le monde endormi de particules stagnant — faisant danser les algues, se mouvoir les poissons tapis dans l’ombre épaisse, briller les dents en or d’un cadavre tombé on ne se souvient plus quand, pendant une fête d’anniversaire trop arrosée ? ou les poches pleines de qui ne se supporte plus de pierres, tête dans la vase. Ce sont et ce ne sont pas des mots. La poudre grise de l’inspecteur, par quoi se relevèrent les empreintes du meurtrier (le bougre avait déguisé le crime en suicide !), n’est-ce que de la poudre ? J’envoie, si le besoin s’en fait sentir, la chair de poule d’une nuée de signes à même de révéler le spectacle subaquatique : j’abrite une salle de conférences. Personne ne trouble l’auditoire par des rires inconvenants ou en tapant des pieds ; j’arrache sur scène des phrases l’une après l’autre. C’est moi qu’il faudrait mettre dehors. J’y apprendrai la joie jusqu’à m’y perdre.

      18 octobre 2024

    • Marigot 12

      Pourquoi suis-je impatient ? Qu’est-ce que j’attends ? Avoir mal, être faible, assister à la capilotade des facultés ? Faire l’expérience de la puissance par son altération ? M’électrifier à la clôture asymptotique ? Les nouvelles sont mauvaises et les amis malades. Nous sommes en rang d’oignon sur l’Everest ordinaire, des deux côtés de la ligne on peut tomber ; à l’aide de mots que nous n’avons pas vu grimper, nous appelons matière et esprit ces deux abîmes. Ils nous suivent comme des chiens. Arrivés à mi-pente, quelque chose se détraque (ou ne fonctionnait déjà pas). Comme si la parabole tendue était d’une glace trop récente au-dessus du gouffre, elle craque. Le récit glisse sous notre nez telles des lèvres que n’agite aucun muscle, malgré les impulsions du cerveau dévoré d’angoisse. Nous sommes désormais seuls. Les nouvelles sont mauvaises et les amis malades. Les flocons tourbillonnent autour de nous, dans des cercles imparfaits qui ne se ferment pas, comme des yeux sans paupières.

      16 octobre 2024

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