La révélation de l’IA

Comme tout le monde, je veux bien ajouter mon modeste grain de sel à cette histoire de création assistée par l’IA. Je ne vais pas essayer de faire le malin en décochant la position la plus iconoclaste possible dans cette polémique où tout le monde, au fond, est d’accord pour dire que, si le roman a effectivement été écrit par l’IA, le succès qu’il a rencontré n’est pas totalement légitime. Certains disent que l’auteur fait l’objet d’attaques racistes ; d’autres que l’IA est un assistant comme un autre ; mais personne à mon sens ne conteste vraiment le modèle de valorisation du champ romanesque contemporain : le fait que cela ait le moindre sens qu’un type que l’on ne connaît ni d’Ève ni d’Adam puisse être présenté comme l’auteur d’un premier roman inscrit sur toutes les listes de prix littéraires et être immédiatement traduit dans 20 langues.

L’auteur dit qu’il va constituer un dossier avec son éditeur pour prouver qu’il n’a pas eu recours à l’IA : c’est effectivement ce qui nous manque, nous n’avons pas de “dossier” sur lui. Quand Jacques Roubaud a reçu le prix Goncourt de la poésie en 2021, il était déjà d’auteur d’une œuvre poétique, romanesque, autobiographique, théâtrale et théorique de premier plan. Depuis six décennies, il proposait des livres au public. Même si Chutes, rebonds et autres poèmes simples, paru en 2021, est l’un de ses meilleurs recueils, le jury n’a certainement pas voulu récompenser ou accompagner un “phénomène de librairie”, ou pour le dire plus crûment, une bulle spéculative. Jacques Roubaud était à la tête d’une œuvre identifiée et importante, cruciale même pour le développement du champ. Nous avions un sacré “dossier” sur lui. Son plus récent livre, qui en offrait une facette certes inédite, n’en était qu’un développement tardif : il ne prenait son sens qu’en s’adossant à une montagne de pages. L’idée même que ce dernier livre ait pu être généré par un programme en roue libre n’aurait eu strictement aucun sens.

La logique qui préside à la commercialisation des romans est tout autre. Dans ce cas, on cherche à fabriquer un best-seller à partir de rien. On compte sur le fait que la valeur ne découle pas (comme dans le cas de Roubaud) de l’apport marginal de 100 pages sur un ensemble qui en comptait déjà 10 000, par une logique de “socialisation” (au sens où le texte prend son sens dans son rapport à d’autres textes dans une “commune de textes”) il est vrai fort peu rentable, mais qu’elle — la valeur — soit absolue. Comment s’y prendre ? Et comment une valeur peut-elle même être absolue ? On la reporte sur une logique de révélation du côté des lecteurs, passant de l’ignorance à la connaissance. Or, comme par définition tout le monde est dans l’ignorance (d’une œuvre qui n’existe pas encore), cette logique peut se répandre comme une traînée de poudre : on part de zéro (un livre que ne précède aucune œuvre et même aucune rumeur) et on mise sur un emballement. Il faut s’activer sans doute un peu au début, comme autour d’un feu récalcitrant, mais une fois parti il doit s’alimenter tout seul via le petit bois médiatique. La manière dont est structurée l’économie du genre romanesque le permet : il y a d’un côté les auteurs et d’un autre les lecteurs. Les premiers sont dans l’ombre, leur travail reste énigmatique. Quand on leur pose des questions, ce n’est jamais sur leur manière concrète de travailler, mais toujours sur “l’histoire” ou les “personnages” comme si ceux-ci existaient de toute éternité dans leur forme définitive et indépendamment de la patiente et tâtonnante construction dont ils firent l’objet. Tout est fait pour que les lecteurs considèrent l’œuvre elle-même comme une sorte de révélation.

Il en va différemment chez les poètes. On critique généralement “l’entre-soi” de ce champ mais ce n’est que l’autre nom de l’égalité des conditions : dans un microcosme où tout le monde est auteur, personne ne peut sérieusement prétendre à la révélation magique. Quand Jacques Roubaud, qui publie depuis 60 ans, fait paraître Chutes, rebonds, etc., la plupart de ses lecteurs ont déjà lu plusieurs de ses livres, mais aussi des entretiens, des essais, des déclarations d’intention. La plupart de ses lecteurs sont eux-mêmes engagés dans un chemin d’écriture qui leur permet de comprendre de l’intérieur les déclarations de poétique de l’intéressé. On sait ce qu’il cherche, ce qu’il fait pour le trouver et on le juge à l’aune de cela. Le modèle de la poésie est la Commune : un tas de petits producteurs discutent des manières dont ils parviennent à l’autonomie. Le monde du roman tient au contraire à la séparation radicale des auteurs et des lecteurs (et entretient l’ignorance de ces derniers) pour faire fructifier un jugement pur, c’est-à-dire, à l’aune de rien, dans le pur mimétisme médiatique de l’emballement. Son modèle de développement est la finance.

En ce sens, le fantasme de l’IA (selon lequel que le texte incriminé aurait été intégralement généré par ChatGPT, comme si l’auteur s’était contenté d’appuyer sur un bouton — alors que ce n’est certainement pas comme ça que ça a dû avoir lieu) est d’une certaine manière bien la vérité du roman, dans la conception qu’en promeuvent les différents acteurs commerciaux. L’idée que quelque chose nous arrive tout fait. Que sa valeur n’est pas marginale mais absolue. Qu’un néant d’œuvre puisse accoucher d’un chef-d’œuvre. Non pas, comme dans la poésie, qu’un texte soit en dialogue avec un autre (et l’œuvre de l’auteur avec celle de son lecteur, par ailleurs également écrivain), mais qu’en face d’un public de consommateurs grégaires un auteur se dresse de tout son pouvoir de création ex nihilo.

La révélation de l’IA (y compris dans l’exagération fantasmatique de la forfaiture), c’est que si nous voulons être des consommateurs grégaires courant après tout ce qu’on nous vend comme du génie — déconnecté de toute tradition, de toute socialisation mais aussi de notre propre subjectivation dans le langage — eh bien, la machine suffira. La création absolue ne rémunère aucune aura.

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Réponse

  1. Avatar de mathieujung
    mathieujung

    Salut Pierre,

    Un petit coucou de la province alsacienne (le fin fond du monde), pour te signaler que je trouve que tu poses le doigt, comme souvent, sur quelque chose d’essentiel dans ton dernier article. En l’occurence, sur la distinction de régime entre roman et poésie. C’est particulièrement juste lorsqu’on parle du roman grand public voué à être best-sellerisé. Vraiment un produit profilé, destiné à fondre dans la culture marchande ou marchandisée (comme un suppositoire, je dirais). Je prépare moi-même, oh! confusément une petite notulette au sujet du roman IA, et je ne sais pas si j’arriverai à la même clarté que toi.

    Merci en tout cas. Ce que tu dis est éclairant.

    Amitiés, Mathieu

    mathieujung.wordpress.com

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