Politique de la réduction

Dans Le mot juste. Essai sur la politique du langage, qui va paraître dans la collection « Perspectives critiques » des PUF en octobre 2026, j’essaie de fonder une politique (comment une société peut-elle agir sur elle-même ?) et une esthétique (comment accéder à ce que demandent de nous les œuvres d’art ?) sur une métaphysique (comment qualifier ce qui existe, en ses différentes guises ?). Celle-ci affirme qu’il existe quatre strates ontologiques, irréductibles les unes aux autres, chacune peuplée d’un certain type de réalités : le chaos (où l’on trouve les choses en soi), la nature (pleine de corps), le langage (où grouillent les phrases) et la société (où les structures s’imbriquent les unes dans les autres). 

Si la métaphysique, qui fonde, n’est pas dans cet essai elle-même fondée, il m’est arrivé après en avoir achevé la composition, de chercher des arguments en faveur de ma quadripartition. C’est ainsi que dans ma contribution à un ouvrage collectif à paraître (qui s’appellera Après le monde ?), j’ai essayé de faire jouer le critère suivant : une strate ontologique étant caractérisée par sa complétude, elle se reconnaîtrait aux paradoxes de la création ex nihilo qu’elle ne manque pas de faire surgir si l’on essaie de penser son origine. Les corps ne peuvent pas — et pourtant doivent nécessairement — provenir du néant ; les hommes devaient déjà posséder une langue pour instituer des langues — et c’est impossible ; de même que la société doit préexister au contrat social qui l’instaure (car ce contrat se passe entre l’individu et la volonté générale). Ces deux derniers paradoxes furent bien sûr énoncés dans leur plus grande clarté par Rousseau. 

Aujourd’hui, en me promenant avec mes filles dans le Miniatur Wunderland de Hambourg, musée dans lequel sont exposées de gigantesques maquettes de villes (Hambourg elle-même, mais aussi Rio, Rome ou Venise) où des figurines au 1:87e sont saisies dans toutes sortes de postures, et de montagnes traversées par des petits trains, mais aussi un aéroport complet ou un fjord, j’ai d’abord été surpris par le fait que l’on ne voyait aucun personnage en train de consulter un téléphone portable. Tiens, me suis-je dit, il date un peu ce Wunderland ! Les attitudes des figurines ne prenaient en effet sens que dans des situations absolument locales, c’est-à-dire impliquant un corps immédiatement présent à leurs côtés. Mais ce n’était pas un problème d’inactualité : comment représenter la parole qui sort d’une bouche ? Comment faire comprendre les rapports hiérarchiques entre deux personnages lointains l’un de l’autre ? Chaque maquette, évidemment, ne pouvait proposer une réduction que du seul monde des corps. Ni les phrases du langage, ni les structures de la société, ne pouvaient être figurées, et pour cause, par de petits agencements de résine.  

Poursuivant le cours de ma rêverie, je me suis demandé si une forme (une autre forme, nécessairement) de réduction pouvait exister dans le monde des phrases — et il m’est apparu que le sens que produisent les paragraphes, les textes et toutes les autres composantes du langage, supportait en effet la réduction sous la forme du « résumé ». Résumer un fragment de langage, c’est dire la même chose en plus petit et en cela, c’est l’analogue pour cette strate ontologique de la figurine miniature pour le monde des corps. Naturellement, je me suis demandé si cette capacité d’un élément à subir la réduction, c’est-à-dire à pouvoir continuer à être lui-même dans une forme drastiquement plus petite, était à même de servir de critère au même titre que le paradoxe de la création ex nihilo — ce qui impliquait de l’appliquer aussi au monde des structures que j’appelle « société ». 

Que signifierait « réduire » une société ? Une telle réduction est-elle déjà à l’œuvre — de même que les miniatures, que les résumés existent bel et bien ? Je me demande si le mécanisme de la « représentation » n’est pas exactement une telle réduction : le député « représente » les citoyens de sa circonscription, le délégué « représente » les élèves de sa classe, la sélection nationale « représente » tel pays lors de la coupe du monde, un rappeur « représente » son quartier. Ce sont autant de manières qu’a la politique de se rendre disponible : car toute la société ne peut pas agir sur toute la société, et a besoin de se « réduire » sous des formes qui la stylisent et la rendent appréhensible — comme le résumé permet d’accéder au sens d’un trop long texte ou la maquette d’embrasser d’un regard une ville trop grande pour l’œil.

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