Un poète ne parle pas directement au peuple. Quelles que soient les significations que l’on accole à ces deux termes, on s’accorde généralement sur le constat (au moins pour le présent, ou pour un présent étendu aux cent cinquante dernières années : car l’on peut bien imaginer ou regretter que, plus amont dans l’histoire, il y eût bien des poètes qui écrivissent – ! – et fussent reconnus par toute une société ; et l’on peut aussi pour demain espérer un « peuple à venir » dont le poème contribuerait à accoucher, peuple qui serait donc alors à même de recevoir l’œuvre encore déroutante aujourd’hui d’une avant-garde). Généralement, on déplore cette situation, et l’on impute des responsabilités : les uns incriminent la poésie contemporaine (qui se serait fourvoyée dans un élitisme abscons) et les autres les lecteurs (peu curieux), l’école (peu aventureuse) ou les libraires (trop près de leurs sous). C’est absurde.
Les poètes ne sont lus que par les poètes. Ce corollaire de la proposition précédente sert généralement à dénoncer un champ (au sens sociologique) minuscule à l’air raréfié, incapable de formuler quoi que ce soit de véritablement important sur le monde, ne faisant plus gesticuler son entre-soi insupportable qu’au gré de guerres picrocholines ou de disputes byzantines, et surtout, hypocrites, simples prétextes à des logiques de violence symbolique et de courtisanerie. Aussi loqueteuses soient-elles, les chapelles ont besoin du schisme pour justifier leur détestable empire sur les troupeaux anémiés. Il me semble pourtant que l’on peut avoir une interprétation plus positive de ce qui reste un fait ; une interprétation pour laquelle une métaphore (peut-être biologique ?) pourrait être efficace mais je ne l’ai pas encore trouvée (j’écris pour y parvenir).
Les poètes sont trop nombreux. Si l’on ne compte que ceux qui publient dans une maison d’édition à compte d’auteurs au moins un livre par paire d’années, je dirais deux mille ; mais par décade, sans doute autour de cinq mille ! L’écrasante majorité d’entre eux ne se reconnaît pas « poète » du fait d’exemplifier les propriétés phénotypiques reproductibles d’un genre codé par un art poétique : leurs textes ne riment pas, leurs vers (si ce sont des vers) ne sont pas comptés ; leur rhétorique ne se veut d’aucun « courant littéraire ». En somme, ils ne proposent pas au peuple un usage du langage d’emblée assimilable : ils font on ne sait trop quoi. Comment des gens normaux se repèreraient-il dans un tel embrouillamini ? On ne peut demander à personne de lire cinq mille poètes, et même cinq cents, cinquante voire cinq : si l’expérience y est telle qu’on la présente comme rien de moins que l’invention d’un nouvel usage du langage, chaque génération n’en porte qu’une, ou deux. Trois maximum ! Comment les reconnaître ?
La poésie demande un effort extravagant. Il va de soi que cet effort, personne n’est disposé à le faire pour plus d’une ou deux (ou trois, maximum !) œuvres et le peuple a donc besoin d’un intermédiaire – on pourrait dire, d’une institution – qui lui mâche le travail, en lui désignant lesquelles parmi ces cinq mille bizarreries sont les vraies œuvres de qualité. Ces institutions sont en tout cas au cœur de l’économie romanesque : quelques-unes désignent tous les ans les bons livres. Elles savent le faire parce qu’elles disposent de critères plus ou moins tacites, jugés robustes : certains sont sociologiquement constitués (quelle maison d’édition, quelle couverture médiatique, quelles ventes, quels prix déjà obtenus ?) et d’autres esthétiques ou para-esthétiques (est-ce que c’est « bien fait » selon les codes de tel ou tel sous-genre policier, historique, autofictif, documentaire ?). Or badaboum, l’institution ne saurait juger des œuvres, dites de poésie, qui en prétendant renouveler les usages de la langue, rendent précisément caduques tous les critères traditionnels et opposent un doigt d’honneur à la logique du même qui tient l’institution.
Personne n’a besoin de lire la poésie, sauf les poètes. Ceux-ci – qui sont tous à égalité (et je voudrais le souligner, proche de zéro : on pourrait dire que chacun commence à « un ») – trouvent pour répondre à leurs problèmes des instruments les uns chez les autres, et perfectionnent un art pourtant solitaire en lorgnant dans les livres d’autrui (entre autres choses). Ils n’ont pas plus besoin d’institutions qu’un bricoleur dans son garage n’a besoin d’un ministre ; en revanche, il peut désirer emprunter le marteau de la voisine. Ils se commentent, se louent, se critiquent, se détestent, se publient les uns les autres ou se mettent des bâtons dans les roues. La sélection des œuvres (quels seront les deux ou trois poètes que le peuple devra faire l’effort de lire ?) se dégage naturellement de ce très patient travail horizontal et désinstitutionnalisé : être publié dans une « grande maison », tout le monde le sait, n’est pour les collègues pas davantage un gage que d’obtenir tel ou tel prix, et si cela peut l’être, c’est seulement dans la mesure où éditeurs et jurés sont dans ces cas poètes eux-mêmes, et relancent donc l’égalité au moment même qu’ils font mine d’y contrevenir par l’élection. Telle maison et tel prix ne donnent au plus qu’un avantage de « un ».
Dans la poésie, il n’y a pas de reconnaissance à obtenir. Ou plutôt, en l’absence de critère partageable, la reconnaissance n’est jamais que quantitative : un suffrage, plus un suffrage, plus un suffrage. Tout le possible, alors, devient la transformation du quantitatif en qualitatif sous la forme générique d’un bruit : une voix, plus une voix, plus une voix ; une vague, plus une vague, plus une vague ; au bout d’un moment la foule ou la mer font assez de boucan pour attirer l’oreille d’un peuple. J’aurais espéré tomber sur une métaphore plus anatomique, plus organique (j’aurais bien vu le « champ » comme une sorte d’estomac ayant pour rôle d’assimiler dans le corps social les éléments étrangers qui lui tombent dessus), mais celle, plus pauvre, du bruit est utile pour rendre compte du succès d’œuvres qui, même dans l’ordre du narratif lorsqu’il est vraiment inventif, tombent comme des météorites et empêchent le recours au moindre critère institué (je pense, par exemple, à celle de Kafka, dont les propositions si singulières n’ont pu parvenir sur les bibliothèques du grand nombre que parce qu’elles faisaient un peu de bruit, dans plusieurs petits champs – le fantastique, la politique, la psychanalyse, le judaïsme, le diaristique, l’épistolaire, etc. – jusqu’à ce que ces petits bruits cumulés aboutissent à un tintamarre qu’aucun lecteur occasionnel ne saurait ignorer, ni justifier).
« C’est bien. » Un corps étranger tombe dans le champ. Les éléments qui y barbotaient déjà entrent (pour leur propre intérêt) en interaction avec ce corps – des correspondances s’engagent, on l’invite dans des revues et dans des festivals – ce qui produit une certaine activité. Cette activité n’est pas en elle-même qualitative ; la valeur qu’on lui attribue à la fin n’est que l’intégrale d’une multitude d’interactions individuelles, anarchiques c’est-à-dire désinstituées, sur le modèle du one-to-one. Il n’y a pas de critère pour désigner quiconque grand poète ; mais des poétesses et des poètes envers lesquels plus de personnes cultivent plus d’attachements. (Ces attachements sont divers et n’impliquent pas nécessairement, un à un, des jugements de valeur). Parfois au point qu’un étranger en perçoive le bruit de loin : l’œuvre se distingue alors. En somme, lorsque des poètes se lisent, échangent, et même s’insultent ou se lèchent beaucoup les bottes, et que l’écho de cette activité lui parvient concentré autour de telle ou telle œuvre individuelle, le peuple peut l’élire. Il dit alors (sans trop savoir pourquoi, mais peu importe) : « c’est bien ». Et s’engage enfin, pourquoi pas, dans l’expérience de sa lecture.
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