Pierre Vinclair – l'atelier en ligne
  • À propos
  • Textes en ligne
  • Livres publiés
  • Vidéo & audio
  • Sur mon travail
  • Revue Catastrophes
  • Contact
  • English

    • Marigot 64

      Retrouver la page des « Marigots »

      La vie est-elle une explosion ancienne ? Les couleurs qu’elle répand se ternissent-elles en s’ordonnant ? Pourrons-nous en tirer une pyramide — qui domine ? Hélas, un accident brûla les parties supérieures de cette perfection en mouvement, scalpant la civilisation et laissant la nature en corps s’entremêlant de courbes avec la parallèle d’une queue et d’un truc turc, les griffes plantées comme des virgules dans les tissus, fourrures, habits — et là, comme le cœur de bombe ou l’épicentre au présent du désordre — une gueule — de fauve — rugissant. C’est notre lion terrible, l’inconsolé violent. Les autres animaux sont-ils des mercenaires au service des hommes, ceux-ci eux-mêmes des traîtres, ou des ? On négocie dans la cohue la fin du grand partage. Il faut pourtant imaginer la calme détermination du peintre apposant son pinceau avec délicatesse au bout du membre académique. Tous les dresseurs cherchant à réveiller la bête sont pointilleusement prudents (l’œuvre est la chasse aux lions).

      31 octobre 2025

    • Marigot 63

      Retrouver la page des « Marigots »

      Face à la peintre qui lui rend un rictus satisfait (et nous les invisibles se synthétisant), l’homme est assis sur un fauteuil au flanc duquel on lit : « Lavinia Fontana de [illisible] faciebat MDLXX [chiffres effacés]. » De la main gauche, il feuillette négligemment un épais in-quarto dont le texte se figure en pattes de mouches gribouillées, parallèles, insignifiantes ou signifiant seulement les signes, titres, marginalia de nos pensées magiques. Vêtu de beau tissu, fourrure surmontée par une fraise dont les motifs géométriques sont peints avec application, il porte un énorme chapeau tout bouffant de velours, si assombri qu’on ne le remarque pas sur fond de mur marron derrière lequel s’esquisse plus claire une bibliothèque. Du livre sa main gauche tient en suspension une liasse épaisse, à droite de laquelle nargue l’encrier, et tandis qu’au-dessus le sablier rendu au tiers de sa cotisation nous parle. Regarde : l’instant précis : le drame insaisissable d’un écrivain tournant la page.

      Lavinia Fontana, « Portrait d’homme assis feuilletant un livre » Musée des Beaux-arts, Bordeaux.
      29 octobre 2025

    • Compléments sur la pensée en forme

      Il s’agit de la suite des « Notes sur la pensée en forme »

      1. La forme, en elle-même, est aveugle : elle ne pense pas. La « pensée en forme » n’est pas plus une pensée dont la forme serait le sujet, que le salto n’est performé par les agrès. Le « sujet » de la pensée en forme est un lieu vide, qui se déplace dans le temps du poème comme un wagon sur un grand huit. L’auteur et le lecteur l’occupent tour à tour.
      2. La forme impose une aventure de pensée à ce sujet. Cette aventure ne se boucle pas dans une synthèse. Elle consiste plutôt en une articulation continue et imprévisible de contenus — qui ne sont donc pas tenus par des « structures ». Si cette articulation était prévisible, en effet, si elle suivait à la trace une structure de structures (comme une thèse, rigidifiant des rapports entre des concepts), il n’y aurait pas pensée en forme, mais seulement poésie didactique. Si, à l’inverse, cette aventure ne proposait pas une articulation possible, mais des contenus éclatés, il n’y aurait pas pensée tout court. La pensée en forme s’épanouit donc entre l’argumentable et l’impossible-à-penser. Son domaine est le pensable.
      3. La pensée en forme est une exploration du pensable. Mais qu’est-ce qui est pensable ? À partir de quand l’articulation entre deux contenus devient possible, ou au contraire, n’est plus possible ? Sans doute personne ne peut-il répondre de manière définitive à cette question : l’auteur peut seulement se mettre dans le wagon et contrôler que l’aventure est bien faisable par lui. Étant donné qu’il est l’auteur, son contrôle est bien sûr soumis à caution ; sans doute le fait qu’il soit par ailleurs lecteur (d’autres textes) lui permet-il malgré tout d’envisager le pensable comme relativement objectivable.
      4. La forme peut être un espace de consistance impossible à décrire (une loi secrète d’articulation des contenus). Elle peut aussi se rendre visible. Lorsqu’elle se manifeste, qu’elle se donne un corps dans la phrase (comme par un mètre reconnaissable, une rime, etc.), elle s’oppose comme un obstacle aux contenus mêmes qu’elle articule. Un tel obstacle est aussi rigide qu’une structure, mais n’a pas de contenu : il est aveugle, tel un rocher au milieu du courant, sur lequel notre barque vient buter. Or, ce rocher étant malgré tout fait de matière verbale (les mètres, les rimes sont dans les mots), cette cécité des obstacles formels dissimule une vision possible : forme et contenu apparaissent alors comme deux fonctions exclusives des mêmes corps verbaux (par exemple, on peut considérer un mot à la rime pour son son, ou pour son sens). Lorsque des contenus s’articulent dans, par et malgré une forme qui leur sert d’obstacle, autrement dit retournent à leur avantage la fonction formelle de la figure en une fonction de contenu, il y a Witz (trait d’esprit) : le Witz est la résolution en contenu pensable d’un obstacle formel. Dans le cas contraire (lorsque la figure reste aveugle), il y a cheville.
      5. Le Witz est l’excitation du contenu par la forme. Il intensifie le pensable du poème.
      6. Le pensable est un espace inexploré : dont les chemins d’articulation sont vierges. C’est pourquoi la pensée du poème est sauvage. On pourrait s’étonner qu’une telle sauvagerie ne s’obtienne que par la composition millimétrée d’un corps de phrases parsemée d’obstacles figuraux. Mais si vous étiez chargé de fabriquer une panthère, avec son squelette, ses organes, son système nerveux et son système sanguin, vous y prendriez-vous n’importe comment ? La liberté ne qualifie pas le compositeur, mais la composition. Ni la cécité de la forme (temporaire si elle se retourne en Witz) ni la sauvagerie du pensable ne réclament l’inconséquence des poètes.

       

      28 octobre 2025

    • Marigot 62

      Retrouver la page des « Marigots »

      D’un long oubli comme un souvenir la phrase émerge : Au commencement de la peinture était le verbe. Elle dit que les couleurs, le souvenir intense de la nuit bleue et l’or qui ne représente pas (c’est un relief) figurent divinité. La lettre : Je suis celui qui suis. Le tableau silencieux tend sa peau de miroir, contour contre contour. Nous sommes en corps. Avant de prendre voix, je regarde jaillir les rayons lumineux (non de la bouche) de la main du soleil, baigner le singulier — entièrement conforme, prétend-on en prédelle où l’on complote, à l’ordre des chapitres. Or Adam et Ève s’éternisent, jouissant à déployer leur nudité dans l’espace neutre, inconséquents. Puis, la colombe s’attarde entre les lignes. La peinture offre à tous un paradis ; elle se croyait seconde, elle est l’aura du dogme qu’elle révère en une évidence étourdie. À la fin de l’histoire, si prosaïque, l’ira chercher ouvrant toutes les cellules des significations quelque chose comme la claire ambiguïté du vain poème.



      [Fra Angelico, « Annonciation », 1425-1426]

      24 octobre 2025

    • Suites Ménines, 2

      Retrouver la page des « Marigots »

      [Griffonné au Prado] Sous son autoportrait aux gants : Dürer a découvert qu’en Italie les peintres étaient moins traités d’artisans qu’en gentilshommes. Je pense à Jacques Roubaud, regrettant que la France des années 80 ne soit aussi propice à l’art de poésie que l’Occitanie médiévale (alors que l’Oulipo, florissant, et l’EHESS, où il enseignait, offraient une grande reconnaissance). On sait bien ce que les arts peuvent gagner, sociologiquement et économiquement, à l’existence d’un champ organisant la valorisation de leurs producteurs ; mais aussi bien, celui-ci n’est-il pas nécessairement structuré par des pouvoirs qui les inféodent, ou des institutions venant tremper leur gros biscuit dans chaque bain rhétorique ? Sans doute, quoique non suffisante, cette mainmise est-elle même une condition d’un développement sauvage ; mais ne profite-t-on pas mieux encore de ses effets après avoir pris la tangente ? posant depuis Nuremberg, amusé, au gentilhomme de Venise après avoir assimilé les techniques de Bellini.

      Dans « Philippe II offre l’Infante don Fernando aux cieux », Titien fait se rejoindre deux événements a priori sans rapport : la victoire des armées royales d’Espagne sur les Turcs en 1571 et, la même année, la naissance de l’héritier Fernando. Un peu comme si (« la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ») la célèbre définition de la beauté par Lautréamont, reprise de manière tonitruante puis pavlovienne par les surréalistes et les héritiers à leur trône, désignait moins l’exception ou la bizarrerie, ou encore une sortie de route moderne, que le rôle évident dévolu à l’art depuis toujours, qui seul justifie son existence — un tableau trouvant son sens dans la proposition d’une solution picturale à un problème posé à et par l’institution, autrement dit, dans la nécessité de créer à l’intérieur d’un cadre rectangulaire un rapport plastique entre deux réalités (une guerre, une naissance) radicalement et même ontologiquement indépendantes.

      Une solution économique à un problème politique. Voici onze personnages — un peintre, un chien, un couple royal. L’objet même est multiple ; il tient à la superposition de trois scènes : une dont l’infante Marguerite-Thérèse est le centre, une d’atelier (et l’immense toile dont nous ne voyons que le dos du châssis) dont l’image de Velazquez est le sujet ; et une enfin tendue entre deux pôles, d’une part le miroir entourant le couple royal qui renvoie d’autre part vers ce hors-champ depuis lequel nous contemplons ces différentes scènes. La solution porte sur l’identité du spectateur. Quelle urgence aura sinon déterminé la superposition, ou quel secret sera gardé par la toile de l’image du maître montrée sur la toile du maître de l’image ? La superposition : la dérober est la manière de faire tenir les trois sujets — le couple royal, l’infante, le spectateur — et donc la réalité de leur identité. La toile retournée figure le secret du pouvoir dynastique dont le spectateur est l’héritier.

      22 octobre 2025

    Page Précédente Page Suivante

    Propulsé par WordPress.com.

     

    Chargement des commentaires…
     

      • S'abonner Abonné
        • Pierre Vinclair - l'atelier en ligne
        • Rejoignez 239 autres abonnés
        • Vous disposez déjà dʼun compte WordPress ? Connectez-vous maintenant.
        • Pierre Vinclair - l'atelier en ligne
        • S'abonner Abonné
        • S’inscrire
        • Connexion
        • Signaler ce contenu
        • Voir le site dans le Lecteur
        • Gérer les abonnements
        • Réduire cette barre