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    • Clair de lune sur le col

      关山月
      李白

      明月出天山,
      苍茫云海间。
      长风几万里,
      吹度玉门关。
      汉下白登道,
      胡窥青海湾。
      由来征战地,
      不见有人还。
      戍客望边邑,
      思归多苦颜。
      高楼当此夜,
      叹息未应闲。

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      Clair de lune sur le col
      Li Bai

      La lune claire est sortie du Mont-Ciel
      parmi la mer des nuages brouillés.

      Un vent constant parcourant mille lieues
      déferle au col de la Porte-de-Jade.

      L’armée chinoise arrive à Pente-Blanche
      et les Tatars surveillent le Mer-Bleu.

      Jusqu’aujourd’hui de ces champs de bataille
      on n’a jamais vu revenir personne.

      Les gars de garnison, amers, regardent
      la frontière en pensant à la maison.

      Dans leur appartement, cette nuit-même,
      sans pouvoir s’arrêter, leur femme pleure.

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      Commentaire

      La dramaturgie de ce poème (qui reprend, semble-t-il, le titre d’une chanson populaire) est particulièrement efficace : à la description d’un paysage presque inhumain dans sa grandeur et le sublime déchaînement des forces de la nature qui s’y joue, dans les deux premiers distiques, succède une évocation de la guerre en cours, avant que le poème réduise sa focale pour se concentrer sur la douleur des soldats au front, et de leur femme restée en ville, dans un final dont le pathétique est vraiment réussi. La première moitié pose une difficulté, dans la mesure où les noms propres sont à la fois mobilisés pour leur signification (qui n’est pas sans effet dans le drame du poème), et pour la référence précise à des lieux réels. Dans la mesure où ceux-ci ne disent pas grand-chose au lecteur français, il me semble (histoire de ne pas perdre à la fois le beurre et l’argent du beurre) préférable de redonner au moins leur signification littérale. Il faut préciser toutefois que ce que j’ai traduit par « le Mer-Bleu » désigne un lac (d’où mon choix d’un déterminant masculin) assez connu puisqu’il est le plus grand de toute la Chine, le Qinghai, situé sur le plateau tibétain. Dernière précision, dans l’optique d’accompagner l’effet dramatique des deux derniers distiques, je les ai traduits en décasyllabes 6-4, alors que les précédents adoptent le rythme plus classique 4-6.

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      15 Mai 2023

    • Chanson du poste-frontière

      塞上曲
      王昌龄

      蝉鸣空桑林,
      八月萧关道。
      出塞入塞寒,
      处处黄芦草。
      从来幽并客,
      皆共尘沙老。
      莫学游侠儿,
      矜夸紫骝好。

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      Chanson du poste-frontière
      Wang Changling (698–756)

      Mûrier pelé où chantent les cigales.
      Mois d’août. Route de Xiaoguan. Il fait froid.
      En sortant et rentrant par le poste-frontière,
      Des deux côtés on voit des roseaux jaunes.
      Depuis longtemps, les gars de You et Bing
      Vieillissent dans la poussière et le sable.
      Ne le crois pas, le jeune cavalier
      Hâbleur et fier sur son beau cheval mauve.

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      Commentaire

      « Les poèmes de frontière » (Biānsài shī 边塞诗) forment un sous-genre à part entière de la poésie des Tang, dans lequel s’est particulièrement illustré Wang Changling. Le poème s’y fait à la fois reportage de guerre miniature et fable allégorique, ou bien pour célébrer la gloire des généraux et exhorter les soldats au courage, ou au contraire pour déplorer les mauvaises conditions de vie au front et la mort des jeunes hommes sacrifiés (voir cet article). L’effet poétique repose fatalement en partie sur l’évocation de lieux aux noms extrêmement chargés (comme pourraient l’être, pour nous, Dien Bien Phu ou Checkpoint Charlie) qui ne diront pourtant absolument rien au lecteur français du XXIème siècle. Ici, Xiaoguan fait référence à la province autonome de Ningxia (une région située juste au-dessous de la Mongolie-Intérieure) et You et Bing désignent d’anciennes provinces chinoises attenantes (correspondant aujourd’hui à des parties du Hebei, Shanxi et Shaanxi).

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      13 Mai 2023

    • Au jardin des plaisirs

      登乐游原
      李商隐

      向晚意不适,
      驱车登古原。
      夕阳无限好,
      只是近黄昏。

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      Au Jardin des plaisirs
      Li Shangyin (812-858)

      Bientôt la nuit, me sentant mal,
      je monte en coche au vieux jardin.
      Sublime coucher du soleil !
      mais déjà vient le crépuscule.

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      Commentaire

      S’il y a quelque chose d’étonnant dans la poésie classique chinoise, ce sont bien ces minuscules poèmes de vingt caractères ; ou plus particulièrement, l’écart entre la pluralité d’interprétations (et donc de traductions) qu’il peuvent occasionner, d’une part, et la très grande pauvreté ou banalité qui semblent les caractériser une fois traduits d’autre part. Comme si la traduction, ôtant toute la profondeur — en un sens presque géométrique — transformait ces petits cubes complexes en des carrés tout plats. Eliot Weinberger avait jadis écrit un livre entier sur un quatrain de Wang Wei et les différentes manières dont il avait été traduit (j’en avais rendu compte ici). Il y a un minimalisme, une manière d’obtenir les plus grands effets avec les plus petits moyens, qui ne passe pas, semble-t-il, dans la traduction. Il est sans doute dû à notre ignorance des références culturelles (ainsi, le « Jardin des plaisirs » est un lieu connu de Chang’an, l’ancienne capitale devenue Xi’an), mais pas seulement ; le passage du romantisme nous a aussi rendu désagréable toute expression de lieux communs (que nous identifions à des clichés), qui sont justement des ressorts de cette poésie qui pour faire beaucoup avec peu doit ricocher sur un savoir impersonnel accumulé. Ainsi l’expression du 3ème vers « wuxianhao », littéralement « d’une beauté sans limite », qui plus est pour qualifier un coucher de soleil, semble deux fois ridicule à qui cherche dans la poésie la formule singulière d’un inédit. On croirait lire les enthousiasmes atterrants de la pauvre Emma Bovary : « Je ne trouve rien d’admirable comme les soleils couchants, reprit-elle, mais au bord de la mer, surtout ».
      — D’accord, répondra-t-on, mais si les anciens Chinois ne valorisaient pas comme nous l’originalité, pourquoi sélectionner ce quatrain-ci dans la célèbre anthologie des 300 poèmes Tang, plutôt que les milliers d’autres presque identiques ?

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      11 Mai 2023

    • D’en haut

      登高
      杜甫

      风急天高猿啸哀,
      渚清沙白鸟飞回。
      无边落木萧萧下,
      不尽长江滚滚来。
      万里悲秋常作客,
      百年多病独登台。
      艰难苦恨繁霜鬓,
      潦倒新停浊酒杯。

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      D’en haut
      Du Fu (712-770)

      Au vent violent le ciel est haut,
      __ et les gibbons gémissent,
      Sur le clair banc de sable blanc,
      __ un oiseau vole en cercles.

      Les feuilles à perte de vue
      __ dans un sifflement chutent,
      Et le Grand Fleuve sans limite
      __ roule sa grosse houle.

      Partout sur terre j’ai connu
      __ de maussades automnes,
      Très vieux, souvent malade, seul,
      __ je monte à la terrasse.

      Adversité et désespoir
      __ ont tant givré mes tempes,
      Rincé, à terre, enfin j’arrête
      __ de boire ce vin trouble.

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      Commentaire

      (V2 prenant en compte les remarques de Nicolas Chapuis). Du Fu utilise un vers classique en 7 caractères, fortement césuré après le 4ème ; je le rends en articulant un octosyllabe et un hexasyllabe. Dans cette pièce où (comme d’habitude) chaque distique (rendu par un quatrain dans la traduction) se structure dans un parallélisme, les choses se compliquent : d’une part, à cause de l’expression très heurtée de Du Fu, les caractères se cognant les uns les autres comme une concaténation de cailloux dans le pierrier du poème. Ainsi, le premier vers dit littéralement « Vent violent ciel haut singe hurle peine », et le second « banc [de sable] clair sable blanc oiseau vole cercle » en laissant les quatre premiers caractères de chacun dans une espèce d’état d’indécision syntaxique. J’ai essayé, sans aller jusqu’à la brisure, de rendre compte de cette économie. Autre difficulté : les onomatopées (la langue chinoise en est friande). En effet, dans le deuxième quatrain, Du Fu ne mentionne pas explicitement le vent, mais son « xiao xiao », ni le roulement du fleuve, mais son « gun gun ». À défaut de disposer des mêmes onomatopées en français, j’ai travaillé les allitérations et les assonances. Le dernier vers, enfin, est ambigu ; les caractères signifient « sous les flots / renversé / récent / arrêter / trouble / vin / verre » ; la plupart des traducteurs proposent une traduction littérale des 5 derniers : « J’arrête de boire du vin trouble ». En choisissant l’adjectif démonstratif plutôt qu’un article (de toute façon il n’y a pas de déterminant dans ce poème), je suggère une allégorisation possible, du type « la coupe est pleine », qui me semble aller avec la place finale du vers.

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      10 Mai 2023

    • La nuit d’automne tombe au refuge

      山居秋暝
      王维

      空山新雨后,天气晚来秋。
      明月松间照,清泉石上流。
      竹喧归浣女,莲动下渔舟。
      随意春芳歇,王孙自可留。

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      La nuit d’automne tombe au refuge
      Wang Wei (701-761)

      Montagne vide, après la pluie nouvelle,
      dans l’air du soir, l’automne nous arrive.

      La lune claire entre les pins scintille,
      la source pure entre les pierres roule.

      Le bambou craque (un retour de laveuses),
      le lotus bouge (un bateau de pêcheurs).

      Les parfums du printemps s’en vont frivoles,
      mais tu peux t’établir, si tu es noble.

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      Commentaire :

      Tout en ayant l’air de se contenter d’accumuler des annotations sensibles, ce poème déploie un jeu virtuose sur les structures — en premier lieu desquelles, bien sûr, le parallélisme, chaque deuxième vers se développant dans l’écho du premier qu’il reprend et conteste. Par exemple, le premier caractère qui qualifie la lune au vers 3 signifie « claire » au sens de « brillante », et celui qui qualifie la source, au vers suivant, signifie « clair » au sens de transparent. Ou encore, le premier caractère du premier vers (« kong ») signifie vide (il se rapporte ici à la montagne, déserte) ; mais il peut signifier aussi « air », « atmosphère », et forme avec le caractère du deuxième vers (« tian », qui signifie jour) le mot « ciel » (« tiankong »). Il va de soi que la place identique de ces deux mots dont l’un est employé en un sens tout différent de celui qui le rapporte à l’autre, créé un parallélisme riche. Les deux derniers vers, de même, tirent du parallélisme un jeu sur l’ambiguïté : le premier signifie littéralement « aléatoires / les parfums du printemps / se reposent », mais pourquoi « aléatoires » ? Et veut-il dire que les parfums du printemps sont restés parmi nous (ils se reposent, avant de repartir) ou au contraire qu’ils ont disparu (ils s’endorment) ? Le dernier vers, qui signifie littéralement « l’engeance du noble peut rester », cache un jeu de mots sur Wang (« noble », mais aussi le nom du poète) qui rétroagit sur « aléatoire » (dans un contraste entre le caprice des parfums, et la droiture du noble) mais rend un peu flottant la signification du dernier caractère : s’agit-il de dire que Wang (le poète) et les siens savent conserver (dans le poème) les parfums enfuis du printemps, ou que l’engeance des nobles peuvent (contrairement aux parfums) rester un temps dans cette montagne ? Les traducteurs varient. Les commentateurs notent malgré tout de concert que le dernier vers est une réponse à un poème des Élégies de Chu : « Toi qui es noble, reviens : tu ne peux t’établir dans la montagne ! » Dernière remarque : tous les vers de ma traduction sont décasyllabes, mais le dernier distique change le rythme puisque des 6-4 succèdent aux trois séries de 4-6 ; manière de mettre en évidence qu’il s’agit de quelque chose comme la morale du poème.

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      9 Mai 2023

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