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    • Port de Solaize

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      Au réveil, la péniche baignait encore
      dans l’atmosphère du songe comme dans
      une période qui m’expliquerait tout :
      sur le fleuve qui parcourt les terres
      de la montagne à la mer et à l’océan,
      distribuant sur son chemin la vie qui
      frémit dans les arbustes, les rémiges
      des oiseaux ou les cordes vocales des
      gens, je la voyais, produit d’humaine
      industrie chargeant d’autres produits
      destinés à se déverser sur les berges
      solides pour la croissance cette fois
      surnaturelle (des objets manufacturés
      immobiles et de la mort) par laquelle
      le miracle s’est retourné en débâcle,
      comme une clé, et maintenant flottant
      figée dans les eaux peu transparentes
      de l’aquarelle je ne sais plus — d’où
      vient-elle ? où va-t-elle et que nous
      explique-t-elle ? comme un arbuste ou
      un oiseau, il y a moins là un symbole
      ou une allégorie qu’une solitude donc
      un mystère, un nœud de non-dits mêlés
      aux gongs des grues sur la carlingue.

      .

      .

      [Sur une aquarelle de Jérémy Cheval]

      9 avril 2024

    • L’objet de la peinture

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      L’objet de la peinture est la peinture.

      C’est ce qui me vient à l’esprit alors que je suis assis sur un banc du Musée d’Art et d’Histoire de Genève en face d’« Orage à la Handeck » (1839) d’Alexandre Calame, quoiqu’une telle idée ne concerne pas tellement — ou ne s’applique que difficilement, dans un premier temps au moins, à — ce tableau. « L’objet de la peinture est la peinture », cela ne veut ni dire que l’art de peindre est réflexif, ni qu’il aurait pour mission de se réduire à l’expression de son essence (quoi que ça signifie). Cela veut dire que la peinture est une question, et que cette question porte sur l’existence de la peinture — comme art (comme magie) et non comme simple représentation de quelque chose.

      La peinture ne relève pas de la magie. Mais elle porte une interrogation sur sa magie éventuelle ; sa magie désirable, ratée, passée, future. La peinture est une mise en question de ce qui en elle, échappant à la simple peinture (au sens bas), la rend digne de prétendre à la peinture (au sens haut). La peinture est une crise du tableau, au gré de laquelle se pose la question de la peinture.

      Il existe des toiles qui représentent, plus ou moins bien et avec plus ou moins de technique ; et il existe des toiles qui, essayant d’être de la peinture, posent dans le même temps la question de la peinture et y offrent une réponse singlière. La « question de la peinture » peut se formuler simplement : « y a-t-il sur cette toile autre chose que des pigments assemblés de façon à représenter quelque chose ? », soit : « y a-t-il de la peinture ? » La toile d’Alexandre Calame pose-t-elle la question de la peinture ? Dans le mouvement des pins qui se poursuit dans les nuages avant de se terminer dans l’ondulation des roches, n’y a-t-il pas quelque chose — ce que Deleuze appelle le « diagramme » — qui échappe à la seule efficacité sémiotique, pour faire entrer cette toile de droit dans le champ de la peinture ?

      L’objet de la peinture n’est la peinture comme affirmation que parce qu’elle est aussi la peinture comme question. Or, étant loin d’être expert, je ne sais pas reconnaître avec certitude si une toile pose ou non la question de la peinture. Mais je devine que ce que la peinture cherche par là, c’est à se situer dans un lieu qui ne serait ni celui des pures choses singulières (les pigments, les lignes) qui renvoient à d’autres choses (les pins, l’ours caché à droite [c’est un gardien du musée qui nous l’a fait voir]), ni celui des structures instituées, c’est-à-dire des universaux ou des objets d’un imaginaire culturel (comme « l’orage », « le paysage », « le romantisme »). Ce lieu que cherche la peinture, c’est celui qu’on appelle, dans l’ordre du langage, la syntaxe : l’organisation immanente d’un plan de sens par saisie des choses-signes. Or, comme la syntaxe existe, comme l’invention syntaxique (et elle est bien située dans ce lieu intermédiaire entre les choses et les structures instituées) est un simple fait, la question du poème est certainement moins pressante que celle de la peinture. D’une certaine manière, elle ne se pose pas. Il a d’autres chats à fouetter, le poème. L’objet du poème n’est pas le poème. 

      5 avril 2024

    • Arriérer le testicule

      Tout le monde s’en fout mais si j’ai mis de côté ce journal depuis février, c’est parce que je suis occupé par la composition d’un essai sur le langage. J’écris « occupé » comme on dit des toilettes qu’elles sont occupées : car l’essai sur le langage mobilise exactement (c’est du moins l’impression que j’en ai) les canaux rhétoriques de l’entrée de journal. C’est le même genre de drame se donnant dans un corps de pensée nerveuse ; un plus gros drame, avec un plus gros corps, sans doute, mais il supporterait tout aussi mal d’être débité en tranches et je ne peux m’en servir pour alimenter ce journal. Sans doute que la rhétorique (je veux dire moins la pensée toute nue que son incarnation dans la forme efficace, ou plaisante ou ce que vous voudrez, de son expression) n’est pas fractale.

      Reste que depuis deux mois je réfléchis à la syntaxe, à l’invention syntaxique, à l’invention syntaxique dans son rapport au surplace substantif (je veux dire : au surplace de la répétition des substantifs) dans l’horizon (l’espoir de l’horizon) d’une réflexion sur la politique. Ce qui me frappe, ce n’est pas tant la manière dont un certain nombre de substantifs servent d’étendard de ralliement (car sans doute la politique n’est rien d’autre que l’art bordélique de coordonner des individualités aux trajectoires contradictoires, sinon totalement erratiques, derrière de telles bannières) ; c’est que ce ralliement ne débouche jamais sur aucune action. C’est un pur ralliement de la pensée. Les parleurs veulent avoir une famille d’esprit, se dire d’un bord identifié dans l’espace normé des opinions disponibles, et puis stop. Non pas pour agir : pour être d’un camp et baste. Ils sont « indigènes » ou « universalistes », ou « d’extrême gauche » ou « patriotes », ou « féministes » ou « écologistes » ou ce que vous voulez ; ce qui importe c’est le clamer. L’organisation du monde, la réalité des exploitations n’en est en rien modifiée, les injustices et les violences n’ont pas reculé d’un pouce, mais la politique s’arrête quand c’est bien asséné, comme après une manifestation dont l’unique enjeu était d’être nombreux à beaucoup crier. Une telle réorganisation perpétuelle des camps braquant sévèrement les esprits sans déboucher sur aucune action, on a l’impression de mouvements de troupes infinis pour des combats qui ne commencent jamais. Les affrontements de paroles, les polémiques et les débats ne servent qu’à tracer au plus près la frontière d’un substantif : leur enjeu se limite à mieux définir l’identité des parleurs. Ceux-ci s’exonèreront en mobilisant Gramsci sans l’avoir lu : en s’excitant sur des noms communs, ils mènent une bataille culturelle ! N’est-ce pas noble combat que de marteler son substantif dans le cerveau mou de son voisin ? Faut-il leur révéler que la théorie de Gramsci n’a aucun sens hors d’une réflexion matérialiste (sur l’affrontement des classes sociales), quand les fétiches pour lesquels ils s’étranglent ne sont jamais que des idéaux (justice, égalité, ou identité, nation, etc.) rassemblant des parleurs de toutes classes, aux intérêts objectifs opposés ?

      Bref, je réfléchissais à ce genre de choses, et à ce que pourrait signifier au contraire une politique de l’invention syntaxique, lorsque j’ai reçu Halage de Patrick Wateau, accompagné d’une mise en garde de son éditeur, me prévenant que de ce beau livre il n’était sans doute pas aisé de parler. Ce que j’interprète ainsi : l’invention y est si singulière, qu’il est difficile de l’appréhender depuis le territoire des usages communs. Au contraire de la politique substantive (qui agrège les individualités sous des bannières, en réduisant la syntaxe à une courroie de transmission univoque), le travail du poème creuserait jusqu’à l’indescriptible un sillon d’indistinction syntaxique. J’ouvre Halage, je lis le premier vers du premier poème :

      Antidate à la fin

      « Antidate » est-il ici un verbe à l’impératif, ou un nom commun ? « À la fin » est-il une locution adverbiale (synonyme de « finalement ») ou désigne-t-il un endroit (« à la fin [du document] ») ? Le vers baigne dans une ambiguïté radicale qui relègue au second plan tout charisme du substantif, dont la signification apparaît seulement conditionnelle. « Antidote » et « fin » n’acquerront leur valeur qu’en fonction d’une décision sur la syntaxe, si elle a lieu, mais ne projettent aucune aura a priori sur la phrase comme le font les gros mots de la drague, du commerce et de la politique.

      Je continue ma lecture, touche au poème suivant, puis, porté par le travail des rythmes et des rimes plus ou moins fausses par lesquelles s’emboîtent et se déboîtent les vers, j’atteins la quatrième pièce du livre :

      Femelle dans une autre salive
      Ephéméride de chambre mâle

      Moyennant rien
      arriérer le testicule

      Trois ongles trois mains assises
      poignets de boîtes
      à extraire
      engager l’œsophage
      l’ingrédient des grilles.

      C’est l’expression « arriérer le testicule » qui m’a incité à écrire aujourd’hui. Wateauistes, anti-wateauistes, écharpez-vous !

      5 avril 2024

    • Complaintes & Co. à EXC

      417699411_17972836493690496_2351553269782645185_nJ’aurai la joie de présenter, lire et dédicacer Complaintes & Co. qui vient de paraître en poche au Castor astral — il sera aussi question de La Poésie française de Singapour de Claire Tching (éd. Æthalidès) — samedi 30 mars à 19h, à la formidable librairie EXC (passage Molière, 75003 Paris).

      En espérant vous y retrouver !

      26 mars 2024

    • Complaintes & Co.

      CV Complaintes & Co - Vinclair BAT (1)

      Le 14 mars est paru Complaintes & Co. dans la collection poche du Castor Astral. Il s’agit d’un ensemble inédit, composé de 45 portraits de personnes côtoyées ou croisées en 2023, dont 15 personnages de Shakespeare.

      On peut déjà lire deux très belles et riches recensions sur Poesibao :

      • La critique de Marc Wetzel
      • Celle de Mélanie Cessiecq-Duprat

      Deux articles complémentaires, dans la mesure où le premier s’attache à circonscrire le sens de la complainte (de quel rapport au monde elle est l’exercice), alors que le deuxième s’intéresse davantage à la construction en miroir du livre et son rapport au théâtre.

      .

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      6 mars 2024

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