Lire le précédent épisode. Qu’est-ce que j’entends au fait par « poème » ? Par «–révolution » ? Par « classes moyennes » ? Je ne vais pas commencer par définir les « termes de mon sujet », comme si j’étais à l’école en train de composer une dissertation avec sa méthode. Je n’ai rien contre les dissertations, mais si quelque chose comme la poésie existe, elle se caractérise au moins, à mon avis, par l’originalité, la singularité, peut-être la non-reproductibilité de sa manière de procéder : un poème est une méthode de pensée à usage unique. (Et merde, j’ai déjà défini un terme de mon sujet !)
Je laisse donc un temps flotter ces notions, pour m’accrocher à une autre planche, peut-être pourrie : à savoir, que le rapport entre la poésie et les classes moyennes n’est pas seulement sociologique. Il y a quelque chose de fondamentalement classes moyennes dans la poésie (celle que je pratique, en tout cas), dans la mesure où elle ne repose sur aucun savoir, aucune supériorité ou antécédance : c’est la poésie du man on the street. Il n’y a pas besoin d’avoir des visions, ni d’être une personne extraordinaire. Elle dit ce qui se passe pour un individu parmi tant d’autres, et tout son travail consiste à trouver quelque chose d’intéressant à dire depuis ce lieu de non-exception même. D’où l’importance de la forme : les fondements du poème sont communs, seule la méthode (comme je l’ai dit plus haut) cherche la singularité. En ce sens, la poésie est d’abord un travail, ce genre d’activité qu’ont aussi les gens des classes moyennes. Dans les manufactures de montres près desquelles j’habitais ces deux dernières années en Suisse, le fait que les travailleurs soient des gens comme vous et moi ne les empêche pas de fabriquer des modèles uniques.
Donc au commencement de mon enquête, il y a ces deux intuitions :
- La « légitimité » des classes moyennes, ou pour le dire autrement, le sentiment démocratique (la croyance partagée qu’on se vaut tous les uns les autres, peu ou prou) est un effet de la révolution française au sens large ;
- La poésie (telle qu’elle m’intéresse) est profondément une activité démocratique, non « fondée », ne s’appuyant sur aucune qualité particulière de son auteur. Elle est en ce sens profondément classes moyennes : ceux qui s’y adonnent ne sont ni des crève-la-faim ni des grands aristocrates ou des grands bourgeois ; et ils la pratiquent peu ou prou comme ils feraient de la pétanque, du surf ou de la philatélie.
J’ai écrit « un effet de la révolution française au sens large » : il me semble en effet évident que la « démocratisation » que j’ai en tête implique aussi l’influence des États-Unis (de la « Démocratie en Amérique »), et plus particulièrement de sa poésie, telle qu’elle a été configurée par des œuvres comme celles de Walt Whitman et plus encore, de William Carlos Williams. L’écriture de ce dernier correspond parfaitement à ce que j’ai en tête : avec lui, le poète est un individu égal à tous les autres (ce n’est ni un génie, ni un mage, ni un chamane) ; il n’est pas fils de grande famille ; il n’a même pas d’accès particulier aux archives. Il ne dispose d’aucune supériorité particulière pour garantir l’intérêt de son texte. En le lisant, on le voit déambuler dans l’espace public, dans les rues, au parc, à la bibliothèque, comme n’importe qui. Ce dont il parle, ce sont les choses que tout le monde voit : des arbres, un hôpital, des prunes, une brouette, etc. L’objet de ses poèmes, c’est ce qui s’offre à la surface du monde des apparences, à laquelle tout le monde par définition a accès sans méthode ni initiation particulière. L’artisanat du poète seul transforme cette matière commune en un objet intéressant.
Outre le fait (avéré ou seulement postulé) de l’importance de la révolution française pour l’écriture d’une poésie ainsi « démocratique », la question qui se pose alors est la suivante : comment une déambulation dans le monde sensible pourrait-elle prendre pour objet un évènement tel que la RF ? Les obstacles sont nombreux pour un tel projet, j’en vois aux moins quatre :
- L’événement ici est très ancien, de sorte que ses traces directes ont disparu de l’espace sensible commun* ;
- C’est un « énorme » évènement, un « événement total », qui est partout et qui étant partout n’est nulle part — il manque de déterminations ;
- C’est l’objet d’un intense investissement idéologique, de sorte qu’il est difficile de distinguer les faits des interprétations ;
- La raison pour laquelle l’événement m’intéresse (outre qu’il est central dans l’histoire politique française, but so what?) n’est pas claire
En tapant le mot « Independence » dans la version électronique des Collected Poems de W. C. Williams, pour voir comment lui s’en sortait avec la révolution américaine, je suis tombé sur The Desert Music, un long poème de 1954 dans lequel il raconte une déambulation entre El Paso et Juárez, les deux villes situées des deux côtés de la frontière USA-Mexique. Clubs de strip-tease pour Marines, bordels, mendiants et restaurants typiques de ce genre de lieux interlopes, le tout dans une polyphonie de dialogues, de méditations et d’interjections. Je traduits rapidement quelques pages, au cours desquelles Williams est pris à partie par les gens avec qui il dîne :
Voici donc William
Carlos Williams, le poète
Flo et moi avions déjà mangé
nos quartiers de cœurs de laitue avant
de nous rendre compte que les autres n’avaient pas touché les leurs
T’as l’air plutôt normal. ___ Peux-tu me dire ? ___ Pourquoi
quelqu’un se met-il à vouloir écrire un poème ? […]
Donc t’es poète ?
quelque chose dont il fait bon se débarrasser — moitié bourré,
un dîner à l’œil sous la ceinture, même si tu chopes
la typhoïde — comme d’avoir rencontré des gens
auxquels au moins tu peux parler ________ .
ça te soulage de cette musique toujours changeante,
sans fin, insistante et à laquelle on ne peut échapper________ .
Que recherchez-vous d’autre, vous les Latinos,
sinon d’être soulagés !
avec le ding dong sans expression que vous nous servez de vos âmes et de vos amours, et que nous avalons. Espagnols ! (bien que ce soient pour la plupart des Indiens qui chassent les salauds de Blancs dans les rues lors de l’Independence Day et essaient de les tuer)________ .
C’est quoi ça ?
Allez, tu te moques de moi.
Mais c’est quoi ÇA ?
la musique ! la
musique ! comme lorsque Casals a frappé
et tenu le son profond de son violoncelle
et que j’étais sans voix________ .
Bien sûr, cet extrait ne nous dit rien ou presque de la révolution américaine, donc offre peu de pistes pour mon propre travail sur la révolution française. Peu, mais pas aucune : d’abord, il confirme à l’évidence l’idée du « poète normal », se débattant à égalité dans le monde sensible avec les Marines, les strip-teaseuses et les mendiants. D’autre part, ce thème de la frontière avec le Mexique peut évidemment être relié à celui de l’identité américaine, et à l’histoire qui aboutit, par exemple, à la fixation de la frontière entre ces États. Le traité, en l’occurrence, date de 1821 (et non de 1876), mais cela n’empêche pas : les événements ne sont jamais isolés**. Enfin, il suggère tout de même une prise sensible : le jour de commémoration. C’est à la fois quelque chose qui, ayant lieu dans l’espace sensible commun, s’adresse à l’homme démocratique (ne lui demandant ni expertise particulière, ni génie, ni rapport aux archives) et qui le met dans un certain rapport avec le grand événement collectif qui déchira l’Histoire en deux. Pourquoi ne pas déambuler quelque part, moi aussi, un Quatorze juillet ou un Quatre août ?
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* Note pour moi-même : cette histoire d’espace sensible commun fait évidemment penser à Hannah Arendt, il faudra sans doute que je remette mon nez dans On Revolution, dans laquelle elle compare justement les deux révolutions américaine et française.
** C’est d’ailleurs l’un des axiomes dont il faudrait faire la liste quelque part : un événement n’est jamais isolé.