Pierre Vinclair – l'atelier en ligne
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    • De l’ode à la chanson

      Après la lecture de l’Humeur révolutionnaire de Robert Darnton (ma recension est à paraître dans le numéro d’avril de Critique), j’ai l’impression que si l’ode peut être un point d’arrivée, elle ne peut pas être le point de départ de mon poème : je verrais plutôt quelque chose comme la transformation d’une chanson en ode homologue, dans l’ordre de la poésie, à l’accession du sujet au rang de citoyen dans l’ordre social. De là, on peut imaginer un premier vers :

      La révolution commence en chanson

      Mais ce vers pose problème, d’un point de vue rythmique. Même si ce qui vient derrière est, comme je l’espère, un long poème à la fois narratif et méditatif, il n’empêche qu’on ne peut me semble-t-il pas partir sur une affirmation si contre-performative : car ce rythme en 5-5, il ne chante vraiment pas ! Lorsque je m’en suis rendu compte, j’ai essayé de tripatouiller la métrique, repartir d’un décasyllabe plus régulier en 4-6, chercher des trucs qui « font » chanson, sans trop de souci de ce qu’elles racontent (par exemple, je vais chercher « décapitation » dans le grand magasin du lexique révolutionnaire, comme un costume d’époque de soldat dont je n’interroge pas la signification des galons posés sur l’épaulette), du style :

      Cela commence avecque des chansons
      ________ avecque des chansons
      cela finit en décapitation
      ________ avecque des chansons

      Je sais aussi que ce n’est pas par des bidouillages métriques, que je m’en sortirai : il faut que dans le premier vers souffle un sens qui en anime le squelette syllabique, pas le contraire. La forme n’est qu’un bac à glaçon, et il me manque visiblement encore le robinet ouvert de l’eau.

      En attendant de le trouver je dresse un poème à partir de notes glanées lors de mon dernier passage au Louvre :

      Sur un tableau de Fragonard

      Elle n’est pas en train de lire, manche jaune
      dépassant d’une robe se mêlant au fond,
      nous opposant ses joues bien roses, le regard
      dosant ce qu’il faut d’élégant et d’érotique,
      le négatif écrit sur sa gorge et son front
      creusant dans le tableau l’arbitraire des lignes
      te défendant de voir plus près la fantaisie,
      ________ les craquelures (se recule-t-on,

      elle s’agite bien) : un « non » venu du Siècle
      des Lumières, le temps écartant les pigments,
      pour que tout ne continue pas sur sa lancée
      d’orgueil, de perfection glacée sur l’injustice
      (aucun tableau sur la Révolution, au Louvre)
      ________ jouissant à répudier l’esprit tragique.

      .

      .

       

      19 février 2025

    • Virage vers l’ode

      Il y a plusieurs semaines déjà, je me demandais ce que pouvait signifier composer un poème, non seulement sur la révolution, mais prosodiquement, syntaxiquement et lexicalement « révolution-française ». Depuis, je suis allé voir quelques tableaux de David au Louvre et j’ai poursuivi ma lecture de la biographie de Robespierre. Pour un tout autre projet, j’ai aussi traduit quatre odes d’Horace — cela compte peut-être, dans la mesure où de ces semaines de travail dispersé est ressorti le fait que, le style de la révolution française (tel, en tout cas, que l’incarnent David et Robespierre) étant caractérisé par une sorte de néo-classicisme assumé, je pourrais essayer, pour répondre à ma question (comment composer un poème prosodiquement révolution-française ?) d’écrire des sortes d’odes. Non seulement les révolutionnaires trouvent un modèle politique, juridique et moral dans la République et le droit romains, mais ils cherchent aussi à contester l’esthétique rococo qu’ils perçoivent sans doute comme dépravée et impropre à la formation de citoyens vertueux. (Tout ceci est présenté très vite et très mal, qu’on veuille bien m’en excuser si on ne voit pas ce que je veux dire).

      J’ai rangé Pasolini et ressorti les poèmes de « Ricardo Reis » (l’hétéronyme de Pessoa), qui sont à ma connaissance une des seules propositions modernes crédibles de quelque chose qui ressemble vraiment à des odes, au sens romain, mais je n’ai pas pu pour autant m’atteler à ma propre composition : des odes ! écrire des odes ! Cela me dégoûte un peu. Je vais m’y faire. Je vais travailler jusqu’à trouver une forme acceptable, et j’appellerai les résultats de cette tentative, si toutefois ils ne sont pas trop ridicules, des « odes (à la révolution) ». On a peut-être tendance à lire la RF depuis un romantisme effusif et parfois brouillon ; cela m’intéresse bien de chercher au contraire dans l’alliance de la clarté et de la vertu la pierre de touche d’une écriture possible, ou tout du moins de son inspiration. Car il est sûr que « clarté » et « vertu » ne peuvent signifier la même chose pour moi qui vis deux cents cinquante ans plus tard, dans un monde où les rapports de la poésie à la politique et à la morale sont eux-mêmes tout autres qu’ils n’étaient pour les acteurs de cette histoire. Je trouve donc sans doute moins dans l’ode révolutionnaire un programme à proprement parler qu’une question (encore une question ?), ou plus positivement, un interlocuteur formel.

      Aujourd’hui, je suis allé visiter l’exposition sur l’année révolutionnaire 1793-1794 au musée Carnavalet. En déambulant entre les archives et les tableaux (dont une copie par David de sa Mort de Marat) j’ai mieux compris comment formuler ce qui m’intéressait. En effet, j’avais maladroitement proposé au début de cette série de réflexions l’idée que, parmi les raisons pour lesquelles je voulais traiter la révolution française, j’identifiais le droit que pouvaient se donner des membres des classes moyennes à essayer d’intervenir dans l’espace public (par exemple par des poèmes) pour parler d’objets dont ils n’étaient en rien spécialistes. C’était sans doute une idée un peu plaquée, qui devait plus à ma lecture de Rancière (et à sa conception de la littérature romantique et moderne) qu’au peu que je connaissais alors du cours réel des événements. En griffonnant dans le musée, une intuition connexe mais sans doute plus conforme au sens réel des événements s’est imposée à moi : à savoir, que ce qui était là en jeu était l’irruption d’une série de corps (éventuellement agrégés en foule, puis en peuple) dans le monde désincarné du droit, fait de lois, de décrets, de conventions et de déclarations, bref de structures auxquelles ces corps n’avaient jusque-là pas eu accès, et que cette irruption produisait un effet à la fois sur eux, ces corps (qui s’astreindraient désormais à écrire, parler et même s’habiller d’une certaine façon, stylisée, codée, signifiante, claire ; ou encore, qui enverraient leurs enfants se faire directement dresser à l’école, etc.) et sur le monde des structures mêmes (que la prolifération démocratisée des discours juridiques irait probablement jusqu’à modifier en nature). Comme le poème moderne, lui, vit plutôt dans une strate intermédiaire entre les corps et les structures, c’est-à-dire le monde du langage qui est tout sauf clair si par clair on veut dire univoque (comme j’ai essayé de le suggérer la dernière fois), il est évidemment impropre (le poème) à légiférer, mais n’est peut-être pas mal placé pour témoigner (peut-être dans une ode, dont la clarté tiendrait alors moins à l’univocité du signifié qu’à la précision prosodique ?) de cette irruption, de l’événement. C’est ce que les notes que j’ai griffonnées pendant cette exposition ont voulu saisir*, dans leur prolifération bigarrée, et c’est ce que j’essaierai de dresser en une première ode, dans les jours qui viennent.

      * Voici quelques-unes de ces notes :

      l’événement
      ouvre une brèche
      dans les structures
      aux citoyens quelconques
      qui ne sont plus réduits
      à être des corps

      en échange
      tout sera réglementé
      par des mesures communes
      les décrets de la loi
      tombant comme le
      fer des guillotines

      fait-on de la politique avec des
      guillotines
      et avec des pinceaux ?

      il y a dans l’événement
      un percement du monde
      des structures
      qui crée des bris
      de signes

      2 février 2025

    • On m’autorise souvent à retrouver un certain pré

      comme si ce n’était qu’une scène de l’esprit,
      non qu’il m’appartienne, mais tout de même une construction,

      il m’appartient bien, si proche du cœur,
      c’est une pâture éternelle pliée dans toute pensée
      de sorte que celle-ci a son vestibule

      c’est-à-dire une construction, par la lumière,
      depuis où tombent les formes que sont les ombres.

      Depuis où tombent les architectures que je suis
      que je dis être les portraits du Premier Aimé
      dont les fleurs sont des flammes brûlant pour la Dame.

      C’est bien elle, la Reine sous la Colline
      logeant dans une perturbation des mots à l’intérieur des mots
      c’est-à-dire un champ plié sur lui-même.

      C’est seulement le rêve de l’herbe fleurissant
      à l’est contre la source du soleil
      pendant une heure avant son coucher

      on peut voir son secret dans le jeu d’enfants dit
      des roues de roses rondes.

      On m’autorise souvent à retrouver un certain pré
      comme s’il était une propriété de l’esprit
      que certains liens opposent au chaos,

      c’est-à-dire un lieu de première permission,
      le présage éternel de ce qui est.

      .

      (Robert Duncan, L’Ouverture du Champ, 1960, trad. PV)

      30 janvier 2025

    • à propos de La Forme du reste

      Deux mois après sa parution, la Forme du reste continue de trouver ses lecteurs. Le livre a reçu un bel accueil critique, avec plusieurs articles parus ou à paraître très fouillés, particulièrement intéressants et profonds. Parmi ceux-ci (et en attendant un papier formidable dans Europe, lui aussi précis et puissant) vous pouvez lire ces deux lectures super stimulantes :

      • Celle de Marc Wetzel dans Poesibao
      • Celle de Mélanie Cessiecq-Duprat sur Sitaudis

      Par ailleurs aujourd’hui, des extraits sont à la une de remue.net

      .

      .

       

      29 janvier 2025

    • Anvers

      Lisant Pasolini dans un café d’Anvers
      (on n’y voit rien), je me disais, c’est un poème,
      ce qui sort du chapeau de magicien, tapi
      après la coupe, c’est n’importe quoi, c’est tout

      le réel : un détail cède à un plan d’ensemble,
      la description à la méditation, des briques
      de ciel gris ciselé par le vent vite au bleu
      d’Italie ébloui de nuages baroques,

      comme dans le tramway, tout sautant au vitrage
      dans son ordre arbitraire, on mélange la ville ;
      comme on passe au musée d’un tableau à un autre,

      au corsage bleu de madone, décochant
      un diable de sein rond de sa boîte, au lacet
      s’enroulant sur la peau blanche comme un serpent.

      .

      .

      [Jean Fouquet, Madonne. vers 1450, Musée d’Anvers]

      26 janvier 2025

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