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    • Parution des Œuvres liquides

      La semaine prochaine, le 2 avril, paraîtront chez Flammarion Les Œuvres liquides. Il s’agit du deuxième volume d’une tétralogie commencée avec L’Éducation géographique (2022). Comme dans le premier volume, le projet général est d’essayer de « dire ce qui compte à ceux qui comptent » plutôt que faire de la littérature ; à ceci près que « ce qui compte » y apparaît cette fois davantage comme une énigme, voire un problème, et que « ceux qui comptent » se font non seulement les destinataires, mais aussi les objets des poèmes. De sorte que le livre est une tresse de trois brins, d’à peu près même longueur :
      • Une enquête sur ce qui compte, qui commence dans une déchetterie et finit dans un bureau de vote
      • Un ensemble de portraits
      • 8 chants de l’Amour du Rhône, poème qui avait pris sa source dans l’Éducation géographique
      Et comme dans le premier volume, chaque séquence explore ou invente une forme poétique différente.
      Les Œuvres liquides, Flammarion/poésie, 320 p., 23 €

      25 mars 2025

    • Entretien autour de la Forme du reste

      Rendez-vous le jeudi 27 mars à 19h30, à la librairie Tschann (125, boulevard du Montparnasse, dans le 6ème arrondissement de Paris) : je lirai des extraits de La Forme du reste, avant de me faire cuisiner par Guillaume Métayer ! A bientôt !

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      11 mars 2025

    • Chant rêvé, 3

      Depuis longtemps, je rêve (c’est le cas de le dire) de voir les 77 Dream Songs (1964) de John Berryman traduites en français. Il y a quelques années, Sabine Huynh a accepté d’en traduire 15 (en trois épisodes) pour Catastrophes, mais lorsque j’ai essayé de négocier les droits pour qu’elle s’occupe du volume entier, les ayants-droits (ou les agents, ou les éditeurs, je ne sais plus avec qui j’étais en contact) ont cessé de me répondre. Vous pouvez lire en ligne l’épisode 1, l’épisode 2 et l’épisode 3 de cette très belle traduction. Je me dis aujourd’hui que je vais peut-être continuer un peu de mon côté, en reprenant dans l’ordre et à mon allure d’escargot les 62 poèmes que Sabine n’a pas traduits. Voici une proposition de traduction du 3ème poème du livre (avec l’aide de Mark Hutchinson) :

      3

      Un stimulant pour une vieille bête

      Acacia, myrrhe brûlée, velours, piqûres aiguës.
      — Je suis pas si jeune mais pas si vieille que ça,
      a dit la belle détraquée de 23 ans.
      Sensation à la fin d’être dehors en plein froid,
      inembrassé.
      (— Mon psy peut lécher le tien.) Les femmes voient le dessous des choses.

      Tous ces vieux criminels tôt ou tard
      sont foutus. J’ai lu de vieux journaux.
      Gottwald & Co., rangé des voitures aujourd’hui.
      Les poitrines musclées lâchent. Joe, double agent.
      Retenant son souffle comme un phoque,
      elle est plus blanche & douce.

      Rilke était un con.
      J’admets ses souffrances & sa musique
      & ses dames titrées épelées super-déçues.
      Un seuil pire que les cercles
      où vivent & se planquent les vilains,
      celui de Rilke. Comme j’ai dit, —

      De nombreux vers du poème original en anglais sont étranges, d’un point de vue syntaxique. Par exemple le vers 2 de la première (« —I’m not so young but not so very old ») ou le vers 4 de la deuxième strophe : « Thick chests quit ». En fouinant sur internet, on découvre que la plupart des phrases du poème proviennent de textes préexistants dans lesquels elles ont été découpées, avant d’être remontées dans le poème, et ciselées. La première des deux (« I’m not… ») provient du journal de Berryman (il y aurait noté ce qu’il avait entendu une jeune fille dire), la deuxième détourne un article de l’un de ces vieux journaux en question (où on lirait : « His thick chest quits »).

      Il y a deux choses qui m’intéressent là-dedans : la première, c’est de comprendre si, et le cas échéant comment, le poème parvient à générer quelque chose comme « du sens » à partir de ces débris de phrases empruntés ici et là puis retaillés, remontés dans une construction originale de forme à peu près fixe (trois strophes de cinq vers exprimant les complaintes d’un alter-égo du poète nommé Henry). Ce poème par exemple, il emprunte ici et là, mais de quoi parle-t-il finalement ? Henry est seul, « inembrassé », mais avec une jeune fille : est-elle ou non une prostituée ? Les arbres à piquant (acacia, myrrhe) sont-ils les stimulants du titre ? Quel rapport entre la jeune fille et les vieux journaux, le double agent, Rilke ? Toutes les pièces d’un drame ne nous sont-elles pas données, qu’il nous revient de faire jouer les unes avec les autres pour en reconstruire l’intrigue ? Faut-il essayer vraiment, ou jouir du poème dans son ouverture même ? La deuxième chose qui m’intéresse, c’est le défi que donne à la traduction en français cette langue d’autant plus ciselée en anglais que l’opération propre du poète porte moins sur l’énoncé ou la proposition (qu’il copie-colle), que sur son ciselage extrême même.

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      25 février 2025

    • De l’ode à la chanson

      Après la lecture de l’Humeur révolutionnaire de Robert Darnton (ma recension est à paraître dans le numéro d’avril de Critique), j’ai l’impression que si l’ode peut être un point d’arrivée, elle ne peut pas être le point de départ de mon poème : je verrais plutôt quelque chose comme la transformation d’une chanson en ode homologue, dans l’ordre de la poésie, à l’accession du sujet au rang de citoyen dans l’ordre social. De là, on peut imaginer un premier vers :

      La révolution commence en chanson

      Mais ce vers pose problème, d’un point de vue rythmique. Même si ce qui vient derrière est, comme je l’espère, un long poème à la fois narratif et méditatif, il n’empêche qu’on ne peut me semble-t-il pas partir sur une affirmation si contre-performative : car ce rythme en 5-5, il ne chante vraiment pas ! Lorsque je m’en suis rendu compte, j’ai essayé de tripatouiller la métrique, repartir d’un décasyllabe plus régulier en 4-6, chercher des trucs qui « font » chanson, sans trop de souci de ce qu’elles racontent (par exemple, je vais chercher « décapitation » dans le grand magasin du lexique révolutionnaire, comme un costume d’époque de soldat dont je n’interroge pas la signification des galons posés sur l’épaulette), du style :

      Cela commence avecque des chansons
      ________ avecque des chansons
      cela finit en décapitation
      ________ avecque des chansons

      Je sais aussi que ce n’est pas par des bidouillages métriques, que je m’en sortirai : il faut que dans le premier vers souffle un sens qui en anime le squelette syllabique, pas le contraire. La forme n’est qu’un bac à glaçon, et il me manque visiblement encore le robinet ouvert de l’eau.

      En attendant de le trouver je dresse un poème à partir de notes glanées lors de mon dernier passage au Louvre :

      Sur un tableau de Fragonard

      Elle n’est pas en train de lire, manche jaune
      dépassant d’une robe se mêlant au fond,
      nous opposant ses joues bien roses, le regard
      dosant ce qu’il faut d’élégant et d’érotique,
      le négatif écrit sur sa gorge et son front
      creusant dans le tableau l’arbitraire des lignes
      te défendant de voir plus près la fantaisie,
      ________ les craquelures (se recule-t-on,

      elle s’agite bien) : un « non » venu du Siècle
      des Lumières, le temps écartant les pigments,
      pour que tout ne continue pas sur sa lancée
      d’orgueil, de perfection glacée sur l’injustice
      (aucun tableau sur la Révolution, au Louvre)
      ________ jouissant à répudier l’esprit tragique.

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      19 février 2025

    • Virage vers l’ode

      Il y a plusieurs semaines déjà, je me demandais ce que pouvait signifier composer un poème, non seulement sur la révolution, mais prosodiquement, syntaxiquement et lexicalement « révolution-française ». Depuis, je suis allé voir quelques tableaux de David au Louvre et j’ai poursuivi ma lecture de la biographie de Robespierre. Pour un tout autre projet, j’ai aussi traduit quatre odes d’Horace — cela compte peut-être, dans la mesure où de ces semaines de travail dispersé est ressorti le fait que, le style de la révolution française (tel, en tout cas, que l’incarnent David et Robespierre) étant caractérisé par une sorte de néo-classicisme assumé, je pourrais essayer, pour répondre à ma question (comment composer un poème prosodiquement révolution-française ?) d’écrire des sortes d’odes. Non seulement les révolutionnaires trouvent un modèle politique, juridique et moral dans la République et le droit romains, mais ils cherchent aussi à contester l’esthétique rococo qu’ils perçoivent sans doute comme dépravée et impropre à la formation de citoyens vertueux. (Tout ceci est présenté très vite et très mal, qu’on veuille bien m’en excuser si on ne voit pas ce que je veux dire).

      J’ai rangé Pasolini et ressorti les poèmes de « Ricardo Reis » (l’hétéronyme de Pessoa), qui sont à ma connaissance une des seules propositions modernes crédibles de quelque chose qui ressemble vraiment à des odes, au sens romain, mais je n’ai pas pu pour autant m’atteler à ma propre composition : des odes ! écrire des odes ! Cela me dégoûte un peu. Je vais m’y faire. Je vais travailler jusqu’à trouver une forme acceptable, et j’appellerai les résultats de cette tentative, si toutefois ils ne sont pas trop ridicules, des « odes (à la révolution) ». On a peut-être tendance à lire la RF depuis un romantisme effusif et parfois brouillon ; cela m’intéresse bien de chercher au contraire dans l’alliance de la clarté et de la vertu la pierre de touche d’une écriture possible, ou tout du moins de son inspiration. Car il est sûr que « clarté » et « vertu » ne peuvent signifier la même chose pour moi qui vis deux cents cinquante ans plus tard, dans un monde où les rapports de la poésie à la politique et à la morale sont eux-mêmes tout autres qu’ils n’étaient pour les acteurs de cette histoire. Je trouve donc sans doute moins dans l’ode révolutionnaire un programme à proprement parler qu’une question (encore une question ?), ou plus positivement, un interlocuteur formel.

      Aujourd’hui, je suis allé visiter l’exposition sur l’année révolutionnaire 1793-1794 au musée Carnavalet. En déambulant entre les archives et les tableaux (dont une copie par David de sa Mort de Marat) j’ai mieux compris comment formuler ce qui m’intéressait. En effet, j’avais maladroitement proposé au début de cette série de réflexions l’idée que, parmi les raisons pour lesquelles je voulais traiter la révolution française, j’identifiais le droit que pouvaient se donner des membres des classes moyennes à essayer d’intervenir dans l’espace public (par exemple par des poèmes) pour parler d’objets dont ils n’étaient en rien spécialistes. C’était sans doute une idée un peu plaquée, qui devait plus à ma lecture de Rancière (et à sa conception de la littérature romantique et moderne) qu’au peu que je connaissais alors du cours réel des événements. En griffonnant dans le musée, une intuition connexe mais sans doute plus conforme au sens réel des événements s’est imposée à moi : à savoir, que ce qui était là en jeu était l’irruption d’une série de corps (éventuellement agrégés en foule, puis en peuple) dans le monde désincarné du droit, fait de lois, de décrets, de conventions et de déclarations, bref de structures auxquelles ces corps n’avaient jusque-là pas eu accès, et que cette irruption produisait un effet à la fois sur eux, ces corps (qui s’astreindraient désormais à écrire, parler et même s’habiller d’une certaine façon, stylisée, codée, signifiante, claire ; ou encore, qui enverraient leurs enfants se faire directement dresser à l’école, etc.) et sur le monde des structures mêmes (que la prolifération démocratisée des discours juridiques irait probablement jusqu’à modifier en nature). Comme le poème moderne, lui, vit plutôt dans une strate intermédiaire entre les corps et les structures, c’est-à-dire le monde du langage qui est tout sauf clair si par clair on veut dire univoque (comme j’ai essayé de le suggérer la dernière fois), il est évidemment impropre (le poème) à légiférer, mais n’est peut-être pas mal placé pour témoigner (peut-être dans une ode, dont la clarté tiendrait alors moins à l’univocité du signifié qu’à la précision prosodique ?) de cette irruption, de l’événement. C’est ce que les notes que j’ai griffonnées pendant cette exposition ont voulu saisir*, dans leur prolifération bigarrée, et c’est ce que j’essaierai de dresser en une première ode, dans les jours qui viennent.

      * Voici quelques-unes de ces notes :

      l’événement
      ouvre une brèche
      dans les structures
      aux citoyens quelconques
      qui ne sont plus réduits
      à être des corps

      en échange
      tout sera réglementé
      par des mesures communes
      les décrets de la loi
      tombant comme le
      fer des guillotines

      fait-on de la politique avec des
      guillotines
      et avec des pinceaux ?

      il y a dans l’événement
      un percement du monde
      des structures
      qui crée des bris
      de signes

      2 février 2025

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