Il y a plusieurs semaines déjà, je me demandais ce que pouvait signifier composer un poème, non seulement sur la révolution, mais prosodiquement, syntaxiquement et lexicalement « révolution-française ». Depuis, je suis allé voir quelques tableaux de David au Louvre et j’ai poursuivi ma lecture de la biographie de Robespierre. Pour un tout autre projet, j’ai aussi traduit quatre odes d’Horace — cela compte peut-être, dans la mesure où de ces semaines de travail dispersé est ressorti le fait que, le style de la révolution française (tel, en tout cas, que l’incarnent David et Robespierre) étant caractérisé par une sorte de néo-classicisme assumé, je pourrais essayer, pour répondre à ma question (comment composer un poème prosodiquement révolution-française ?) d’écrire des sortes d’odes. Non seulement les révolutionnaires trouvent un modèle politique, juridique et moral dans la République et le droit romains, mais ils cherchent aussi à contester l’esthétique rococo qu’ils perçoivent sans doute comme dépravée et impropre à la formation de citoyens vertueux. (Tout ceci est présenté très vite et très mal, qu’on veuille bien m’en excuser si on ne voit pas ce que je veux dire).
J’ai rangé Pasolini et ressorti les poèmes de « Ricardo Reis » (l’hétéronyme de Pessoa), qui sont à ma connaissance une des seules propositions modernes crédibles de quelque chose qui ressemble vraiment à des odes, au sens romain, mais je n’ai pas pu pour autant m’atteler à ma propre composition : des odes ! écrire des odes ! Cela me dégoûte un peu. Je vais m’y faire. Je vais travailler jusqu’à trouver une forme acceptable, et j’appellerai les résultats de cette tentative, si toutefois ils ne sont pas trop ridicules, des « odes (à la révolution) ». On a peut-être tendance à lire la RF depuis un romantisme effusif et parfois brouillon ; cela m’intéresse bien de chercher au contraire dans l’alliance de la clarté et de la vertu la pierre de touche d’une écriture possible, ou tout du moins de son inspiration. Car il est sûr que « clarté » et « vertu » ne peuvent signifier la même chose pour moi qui vis deux cents cinquante ans plus tard, dans un monde où les rapports de la poésie à la politique et à la morale sont eux-mêmes tout autres qu’ils n’étaient pour les acteurs de cette histoire. Je trouve donc sans doute moins dans l’ode révolutionnaire un programme à proprement parler qu’une question (encore une question ?), ou plus positivement, un interlocuteur formel.
Aujourd’hui, je suis allé visiter l’exposition sur l’année révolutionnaire 1793-1794 au musée Carnavalet. En déambulant entre les archives et les tableaux (dont une copie par David de sa Mort de Marat) j’ai mieux compris comment formuler ce qui m’intéressait. En effet, j’avais maladroitement proposé au début de cette série de réflexions l’idée que, parmi les raisons pour lesquelles je voulais traiter la révolution française, j’identifiais le droit que pouvaient se donner des membres des classes moyennes à essayer d’intervenir dans l’espace public (par exemple par des poèmes) pour parler d’objets dont ils n’étaient en rien spécialistes. C’était sans doute une idée un peu plaquée, qui devait plus à ma lecture de Rancière (et à sa conception de la littérature romantique et moderne) qu’au peu que je connaissais alors du cours réel des événements. En griffonnant dans le musée, une intuition connexe mais sans doute plus conforme au sens réel des événements s’est imposée à moi : à savoir, que ce qui était là en jeu était l’irruption d’une série de corps (éventuellement agrégés en foule, puis en peuple) dans le monde désincarné du droit, fait de lois, de décrets, de conventions et de déclarations, bref de structures auxquelles ces corps n’avaient jusque-là pas eu accès, et que cette irruption produisait un effet à la fois sur eux, ces corps (qui s’astreindraient désormais à écrire, parler et même s’habiller d’une certaine façon, stylisée, codée, signifiante, claire ; ou encore, qui enverraient leurs enfants se faire directement dresser à l’école, etc.) et sur le monde des structures mêmes (que la prolifération démocratisée des discours juridiques irait probablement jusqu’à modifier en nature). Comme le poème moderne, lui, vit plutôt dans une strate intermédiaire entre les corps et les structures, c’est-à-dire le monde du langage qui est tout sauf clair si par clair on veut dire univoque (comme j’ai essayé de le suggérer la dernière fois), il est évidemment impropre (le poème) à légiférer, mais n’est peut-être pas mal placé pour témoigner (peut-être dans une ode, dont la clarté tiendrait alors moins à l’univocité du signifié qu’à la précision prosodique ?) de cette irruption, de l’événement. C’est ce que les notes que j’ai griffonnées pendant cette exposition ont voulu saisir*, dans leur prolifération bigarrée, et c’est ce que j’essaierai de dresser en une première ode, dans les jours qui viennent.
* Voici quelques-unes de ces notes :
l’événement
ouvre une brèche
dans les structures
aux citoyens quelconques
qui ne sont plus réduits
à être des corps
en échange
tout sera réglementé
par des mesures communes
les décrets de la loi
tombant comme le
fer des guillotines
fait-on de la politique avec des
guillotines
et avec des pinceaux ?
il y a dans l’événement
un percement du monde
des structures
qui crée des bris
de signes