Les « cristazains » continuent sur Instagram. Voici un petit best-of des douze derniers ; ils ont ici pour objets un concert du Wu-Tang Clan, deux novellas de Thomas Mann, un recueil de nouvelles de Julie Moulin, des poèmes de Seamus Heaney, une installation de Danh Vo et un roman de Dostoïevski.
40. The Final Chamber
Trente ans plus tard, dans la fosse de l’Om
nisports, il danse moins qu’il ne se berce
du souvenir de leur premier album,
Enter the Wu-Tang (36 Chambers),
trente ans plus tôt. Ce qui te bouleverse
adolescent, te fait jouir et peur,
tu le revois adulte comme un leurre
charmant de comédie, la scène où grimpe
le personnel usé des vieux rappeurs
la casquette à l’envers, l’ancien Olympe.
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41. Tonio Kröger
Le nerf lyrique attaqué par le plectre
en os de l’art, l’exil du nord au sud
que l’on traverse en spectateur (en spectre
cherchant sa chair), la novella exsude
une pensée formée de solitude
et de dépit. Quel obscur sortilège
nous rend cruels le soleil et la neige
baignant un sol dont ne parle aucun livre ?
La vitre qui les expose protège
des bris de vies que nous craignons de vivre.
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43. Ο Θεός μαύρο
Malgré les corps de Germaine Richier
je garde mes pensées admiratives
pour les œuvres n’allant pas négocier
leur hégémonie dans le champ (mais vivent,
tout à l’effort) : si elles s’y inscrivent,
c’est par surcroît. Je suis touché par l’art br
utal du Grec qui sculpte un bloc de marbre
servant de poupe au portrait de Marie
taillé naïvement dans un tronc d’arbre,
non par l’art m’as-tu-vu qui les marie.
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45. L’Insulation
L’île se masque pour ne pas risquer
que son béton craquelle sous le noir
rayonnement de l’humaine pensée.
Tout à l’espièglerie du désespoir,
la jeune femme invente des histoires ;
son livre, ainsi qu’un film en argentique
montant au scotch des nouvelles, fabrique
les légendes perdues du cadastrage
par Google Car langage automatique.
Nous respirons au verso de la page.
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46. Summer 1969
Je bâtis le refuge d’une strophe
pour sauver deux vers (“He painted with his
fists and elbows, flourished / The stained cape of
his heart as history charged”) car la traîtrise
traductive est loyauté dans la crise :
« Poings et coudes il peignait, agitant
avec de grands gestes / la cape en sang
de son cœur et l’histoire le chargeait. »
Je hurle avec Heaney et Goya quand
l’armée abat l’homme qui s’insurgeait.
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48. La Mort à Venise
À quoi doit-il la putréfaction
de son désir, sinon que l’ancien
créateur fut par l’institution
reconnu ? Devenu enfin quelqu’un,
il crève sur la plage, cheveux teints
de libido morbide, et par ce tour
inattendu, nous éduque à l’amour
de l’œuvre qui (même bon camarade
comme un dizain) trouve une forme pour
offrir un corps à la pensée malade.
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49. 100 poèmes
Que poésie cachée sous l’art nous rende
pensée toujours nouvelle sous des airs
anciens de vieille antienne de l’Irlande
du Nord : alors, la simplicité sert
une épaisseur étrange qui ne perd
rien en démonstration, ni sa teneur
grasse de chose même avec le leurre
d’un sens : un cri court la forme totale
de ce poème, et l’urne en terre pleure
les morts avec le son clair du cristal.
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51. Les Carnets du sous-sol
Dettes, défis d’ivresse, autres scandales
assaisonnant l’ordre semi-public
se versent dans la vie sentimentale :
le drame prend le tour d’une physique
crue de l’offense, aux accessoires liqu
ides (vins, thés), que la reconnaissance —
malgré les beaux arguments — ne compense.
Haine et amour sont-ils aussi gratuits
et vils, il faut encore avoir confiance
en son aigreur pour se cacher d’autrui.
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