Compléments sur la pensée en forme

Il s’agit de la suite des « Notes sur la pensée en forme »

  1. La forme, en elle-même, est aveugle : elle ne pense pas. La « pensée en forme » n’est pas plus une pensée dont la forme serait le sujet, que le salto n’est performé par les agrès. Le « sujet » de la pensée en forme est un lieu vide, qui se déplace dans le temps du poème comme un wagon sur un grand huit. L’auteur et le lecteur l’occupent tour à tour.
  2. La forme impose une aventure de pensée à ce sujet. Cette aventure ne se boucle pas dans une synthèse. Elle consiste plutôt en une articulation continue et imprévisible de contenus — qui ne sont donc pas tenus par des « structures ». Si cette articulation était prévisible, en effet, si elle suivait à la trace une structure de structures (comme une thèse, rigidifiant des rapports entre des concepts), il n’y aurait pas pensée en forme, mais seulement poésie didactique. Si, à l’inverse, cette aventure ne proposait pas une articulation possible, mais des contenus éclatés, il n’y aurait pas pensée tout court. La pensée en forme s’épanouit donc entre l’argumentable et l’impossible-à-penser. Son domaine est le pensable.
  3. La pensée en forme est une exploration du pensable. Mais qu’est-ce qui est pensable ? À partir de quand l’articulation entre deux contenus devient possible, ou au contraire, n’est plus possible ? Sans doute personne ne peut-il répondre de manière définitive à cette question : l’auteur peut seulement se mettre dans le wagon et contrôler que l’aventure est bien faisable par lui. Étant donné qu’il est l’auteur, son contrôle est bien sûr soumis à caution ; sans doute le fait qu’il soit par ailleurs lecteur (d’autres textes) lui permet-il malgré tout d’envisager le pensable comme relativement objectivable.
  4. La forme peut être un espace de consistance impossible à décrire (une loi secrète d’articulation des contenus). Elle peut aussi se rendre visible. Lorsqu’elle se manifeste, qu’elle se donne un corps dans la phrase (comme par un mètre reconnaissable, une rime, etc.), elle s’oppose comme un obstacle aux contenus mêmes qu’elle articule. Un tel obstacle est aussi rigide qu’une structure, mais n’a pas de contenu : il est aveugle, tel un rocher au milieu du courant, sur lequel notre barque vient buter. Or, ce rocher étant malgré tout fait de matière verbale (les mètres, les rimes sont dans les mots), cette cécité des obstacles formels dissimule une vision possible : forme et contenu apparaissent alors comme deux fonctions exclusives des mêmes corps verbaux (par exemple, on peut considérer un mot à la rime pour son son, ou pour son sens). Lorsque des contenus s’articulent dans, par et malgré une forme qui leur sert d’obstacle, autrement dit retournent à leur avantage la fonction formelle de la figure en une fonction de contenu, il y a Witz (trait d’esprit) : le Witz est la résolution en contenu pensable d’un obstacle formel. Dans le cas contraire (lorsque la figure reste aveugle), il y a cheville.
  5. Le Witz est l’excitation du contenu par la forme. Il intensifie le pensable du poème.
  6. Le pensable est un espace inexploré : dont les chemins d’articulation sont vierges. C’est pourquoi la pensée du poème est sauvage. On pourrait s’étonner qu’une telle sauvagerie ne s’obtienne que par la composition millimétrée d’un corps de phrases parsemée d’obstacles figuraux. Mais si vous étiez chargé de fabriquer une panthère, avec son squelette, ses organes, son système nerveux et son système sanguin, vous y prendriez-vous n’importe comment ? La liberté ne qualifie pas le compositeur, mais la composition. Ni la cécité de la forme (temporaire si elle se retourne en Witz) ni la sauvagerie du pensable ne réclament l’inconséquence des poètes.

 

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