Suite ménines, 1

Je voudrais faire comme si Les Ménines était un « palais de la mémoire », c’est-à-dire un lieu imaginaire dans les différentes sections duquel je pourrais placer des événements-composés* à conserver. Les dix portraits de Velazquez (représentant onze personnages, dont le couple royal à travers son reflet dans un miroir) pourraient ainsi tenir lieu d’autant de (mes) souvenirs, qui s’y rapporteraient par certaines relations (métonymiques plus qu’allégoriques ; pas nécessairement explicites ; pas nécessairement les mêmes d’une fois sur l’autre).

* J’écris « événements-composés » car il s’agit aussi de faire advenir quelque chose qui n’est pas déjà-là en moi, ou qui l’est dans un état complètement virtuel avant le passage en forme de l’écriture.

J’imagine plusieurs rapports : terme à terme (un portrait : un souvenir) mais aussi tout à tout (cette séquence : la toile tout entière), avec des connections qui pourraient là aussi jouer dans plusieurs sens, certains n’étant pas prévisibles ou déductibles (c’est-à-dire jouant sur la contingence d’événements hasardeux réels : le rôle qu’eut, dans ma vie d’étudiant, le commentaire qu’en fit Foucault dans Les Mots et les choses), d’autres étant plus évidents — j’imagine par exemple qu’il pourrait y avoir une correspondance entre l’ordre d’importance de chacun des personnages dans la toile, et l’ordre d’importance des événements rapportés. Avec des ambiguïtés délectables, évidemment : le roi et la reine, scintillant à peine à la surface d’un miroir ; le peintre excentré en partie caché par sa toile ; et même le chambellan dans le halo d’une porte entrouverte… sont-ils des personnages secondaires, ou au contraire, n’est-ce pas d’une sorte de mystère sacré que leur moindre visibilité les nimbe ? Les voici au complet :

  • La jeune infante Marguerite-Thérèse, au centre
  • Deux demoiselles d’honneur ou ménines (une de chaque côté)
  • À droite, une dame dite « naine »
  • Un enfant dit « italien »
  • Derrière la ménine de gauche, le peintre
  • Derrière la ménine de droite, une gouvernante
  • Derrière la « naine », un garde du corps
  • Le chambellan tout au fond
  • Entre le peintre et le chambellan, sur le mur du fond, le miroir où se reflète le couple royal
  • Au tout premier plan à droite, un chien

Certaines des associations me semblent évidentes — je sais d’emblée quoi faire du chien, ou du couple royal — mais je me demande aussi s’il ne vaudrait pas mieux piéger ces évidences. J’ai l’impression de pouvoir confronter cette toile comme une espèce d’énigme que quelqu’un (ou que mon inconscient) m’aurait tendue. C’est dans cette optique que je vais aller tout à l’heure au musée du Prado : je vais regarder les Ménines comme si l’on y avait chiffré (en dix portraits de onze personnages, et une structure d’ensemble) à mon intention une vérité dont j’avais mis quatre décennies à me rendre compte qu’elle s’y trouvait, et qu’elle m’y attendait.

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