Le sonnet que j’ai écrit l’autre jour à Londres est la première réalisation — bien imparfaite — d’un projet que j’ai depuis longtemps à l’état larvaire, mais qui me semble totalement hors de ma portée : celui d’écrire un poème sur la révolution française. Rien que cette phrase, « écrire un poème sur la révolution française » me semble aussi folle et dégoûtante (dans son hubris) qu’écrire un poème qui justifierait quelque chose que je réprouve absolument, comme je ne sais pas, le racisme ou l’inceste. Il y a malgré tout plusieurs raisons pour lesquelles j’ai envie (je n’en ai pas du tout envie, en réalité : ça me tétanise) d’écrire un poème sur la révolution française, et parmi celles-ci deux qui font que je voudrais vraiment essayer. La première, c’est que cela me semble impossible ou presque (le sujet est trop vaste ; j’y connais beaucoup trop peu ; c’est une matière pour l’histoire et non pour le poème ; la plupart de ceux qui ont tenté échouèrent ; je ne suis pas Victor Hugo), et du coup, ça me titille comme quelque chose d’interdit ou de coquin. La deuxième, c’est que ce serait parfait (à mi-chemin de l’événement et de la structure) dans l’économie du troisième volume de la tétralogie que je suis en train de composer.
C’est à Londres que j’ai d’abord pris conscience que j’étais prêt à me lancer, après avoir trouvé dans une librairie Citizens de Simon Schama. Ouvrir le livre a produit une sorte de déclic. Simon Schama est un historien que j’aime beaucoup ; de lui j’ai lu Rembrandt’s Eyes, ainsi qu’une partie de The Story of the Jews (deux ouvrages que j’avais trouvés d’ailleurs dans la même librairie : le Waterstone’s de Gower Street), et j’avais à chaque fois admiré son écriture complexe, assez baroque, ainsi que sa manière très dramatique de camper des scènes. Or en feuilletant Citizens qui se présente comme « a Chronicle of the French Revolution » (c’est le sous-titre), je me suis dit : mais oui, il faut être dehors pour mieux voir les choses, et c’est aux Anglais, ce peuple depuis toujours à la fois ennemi des Français et profondément royaliste, de dire quelque chose de notre révolution. Eux le feront selon un angle que nous-mêmes ne serions pas capable de prendre (et qui pour le moins ne serait pas suspect de complaisance). Immédiatement j’ai ajouté pour moi-même : et si un historien anglais peut le faire, pourquoi pas un poème ?
Puis j’ai pensé à The Waste Land, qu’on peut lire comme un texte fondamentalement non seulement anti-progressiste, mais aussi anti-peuple, et j’ai écrit sur mon carnet (je me trouvais à ce moment-là au milieu d’une foule grouillante de touristes, tout à leur consommation) : « qu’avez-vous fait de la promesse républicaine ? En sommes-nous dignes ? », puis un autre ensemble de remarques que l’on retrouve, comme celle-ci, dans le sonnet auquel j’ai renvoyé plus haut. Ainsi qu’une paraphrase de la citation de Zhou Enlai qui ouvre le livre de Schama (mais qui n’a pas trouvé sa place dans mon poème) : de la révolution, dit en substance l’ancien premier ministre de Mao, je ne peux encore rien dire parce que c’est trop tôt ; il faut attendre. Sous-entendu : ses effets se font encore sentir. Peut-être mème qu’on doit considérer qu’elle n’est pas finie, et cela m’a bien sûr fait penser au débat qui a agité les historiens : la révolution est-elle terminée (position de François Furet) ou pas (position de Jean-Clément Martin) ?
Or pour ma part, qui ne suis ni historiographe ni historien, je n’ai évidemment rien à apporter d’intéressant à ce débat. Je suis même loin d’en comprendre les enjeux, et plus encore de deviner comment il faudrait m’y prendre pour argumenter un point ou l’autre. En revanche, j’ai noté à la suite de la punchline de Zhou Enlai, sur mon petit carnet :
Mais c’est en tant que
poète des classes moyennes
que j’ose dire quelque chose
de la révolution française
C’est bien l’un de ces effets qui courent encore : pas tant poète (plutôt qu’historien) que « des classes moyennes » – comment la révolution française serait-elle étrangère à cela ? Qu’un type des classes moyennes comme moi (pas un aristocrate, pas même un grand bourgeois) puisse oser prendre la parole dans l’espace public et dire quelque chose (et même, quelque chose qui soit un poème) à propos d’un objet dont il n’est en rien le spécialiste, n’est-ce pas d’une manière ou d’une autre la Révolution qui l’a rendu possible ? Oui, voilà, je me sens le droit de le faire, dans cette forme et en prétendant que ça pourrait être intéressant ; alors même que je ne suis pas historien, mais pas non plus prophète, mage, génie ou chamane – simplement un gars des classes moyennes. Parce que la Révolution a fondé ce droit.
Le soir où j’ai noté cette idée, nous sommes allés voir l’exposition très puissante que la National Gallery consacrait à Van Gogh, et dans mon carnet, on ne trouve plus que des trucs qui essaient de tenter un corps à corps avec ses toiles. J’en ai tiré toute une séquence dont je suis assez content et qui devrait se retrouver elle aussi dans ce troisième volume, mais la vague idée qui justifiait qu’un poète des classes moyennes s’y colle, elle, est restée en suspens, ou mort-née. Revenu chez moi, je la reprends, je la réveille, et comme je ne sais pas comment faire (le projet est monstrueux, et la piste que j’ai, bien ténue), je fais ce que je fais quand je suis dans ce genre de situations inconfortables (c’était par exemple le cas lorsque j’essayais d’écrire un poème sur les oiseaux, alors que je n’y connais rien) : je mets en place un feuilleton — chantier, échafaudages théoriques, brouillons de poèmes en italiques. Et c’est parti.
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