Tératologie du rouge, 6

Chapitres II à X

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Soudain, tout s’accélère. Les chapitres se succèdent sans opposer de véritables difficultés de lecture ; on peut même proposer pour chacun d’entre eux un rapide résumé :

  • chapitre II : Le frère de Géryon convainc celui-ci de se soumettre à des services sexuels contre rémunération
  • chapitre III : Le frère de Géryon harcèle celui-ci alors que la baby-sitter lui lit le Livre des fous
  • chapitre IV : Géryon « sculpte son autobiographie » sur une tomate
  • chapitre V : La mère de Géryon l’encourage à aller à l’école malgré sa peur
  • chapitre VI : Géryon apprend à écrire et commence à rédiger une autobiographie (qui reprend les éléments de la mythologie grecque le concernant)
  • chapitre VII : Géryon adolescent rencontre Héraclès qui lui apprend la générosité
  • chapitre VIII : La mère de Géryon questionne celui-ci sur ses relations avec Héraclès
  • chapitre IX : Géryon ne révèle pas à sa mère que ce qui l’unit à Héraclès est de l’amour
  • chapitre X : Géryon et Héraclès parlent de sexe

Bien sûr, les chapitres ne se réduisent pas à leur contenu résumable. Dans chacun d’entre eux, il se passe quelque chose. En même temps que la description d’une vie ressemblant à celle d’adolescents à peu près normaux, et qui insiste sur des points (le fait que la mère fume des cigarettes, par exemple) qui répondent sans doute à d’autres enjeux (qu’ils soient autobiographiques ou relatifs à l’intrigue), le texte charrie régulièrement des incongruités remarquables. En voici quelques-unes, relevées dans ces neuf chapitres :

Le mot chacun arriva sur lui dans un souffle et se dispersa dans le vent. Géryon avait
toujours eu ce problème : un mot comme chacun,
quand il le fixait des yeux, se désassemblait en lettres éparses avant de disparaître. (II, p. 38)

Des bribes de mots effleurèrent le cerveau de Géryon comme de la cendre (III, p. 43)

Sa voix fraîche flottait
par-dessus un tas de torchons propres et traversait les ombres de la cuisine jusqu’à Géryon
debout contre la porte-grille. (V, p. 49)

Ils étaient deux anguilles supérieures
au fond du bassin et ils se reconnurent comme se reconnaissent les italiques. (VI, p. 52)

Les mots retombèrent derrière lui lorsqu’il fit claquer la porte en sortant (VIII, p. 55)

L’instant de nature
qui prenait forme entre eux aspirait des parois de sa vie jusqu’à la dernière goutte,
et ne restait que des fantômes
bruissant comme une vieille carte. Il n’avait rien à dire à personne (IX, p. 56)

Certains aspects troubles de la question
remontaient comme une langue brûlante chaque fissure de Géryon,
il les étouffa tandis qu’un rire nerveux lui échappait. (X, p. 58)

On voit bien ce que toutes ces expressions ont en commun, dans la forme et dans le contenu : elles se formulent dans des images brusques — inattendues, paradoxales — très souvent à propos du langage, ou plus précisément, d’une manière de vivre le langage physiquement. Bien sûr, Anne Carson nous indique sans doute ici quelque chose de son rapport à la poésie : un poème, c’est d’abord un fragment de langage dont la matérialité ne disparaît pas sans reste derrière la signification. En ce sens, l’histoire de Géryon est bien celle de la révélation à soi d’un poète — et l’on peut considérer qu’elle en effet une autobiographie d’Anne Carson. L’insistance sur les cigarettes de la mère, d’ailleurs, sonne vraiment comme un souvenir enfantin, vécu en première personne. Faut-il en conclure qu’Anne Carson s’est également fait violer par son frère, ou qu’elle sculptait sa vie sur des tomates ? Où commence l’autobiographique et où finit-elle ? Peu importe après tout : nous ne sommes résolument que d’un côté du livre, et si le livre fonctionne, il fonctionne tel qu’il est. Avec le trouble soulevé par cette incertitude, par exemple.

Parmi les phrases que j’ai citées, celle du chapitre IX mérite sans doute un petit commentaire. C’est la seule en tout cas qui apparaît irréductible à la simple démonstration d’un rapport physique au langage : qu’est-ce que cet « instant de nature » ? En quoi une vie a-t-elle des « parois », sur lesquelles tombent des « gouttes » ? En quoi cet instant peut-il aspirer ces gouttes ? Que sont ces fantômes ? En voici le texte original :

The instant of nature
forming between them drained every drop from the walls of his life
leaving behind just ghosts
rustling like an old map. He had nothing to say to anyone.

L’expression « l’instant de nature » est peut-être moins claire en français que « the instant of nature », qui semble décrire une forme d’harmonie entre les deux personnages. Quant aux murs, il faut y voir sans doute une symbolisation de ce qui se passe dans la maison au même moment, puisque « Il y avait eu une brusque averse pendant le dîner, / et maintenant le crépuscule faisait trembler les gouttes à la fenêtre. » lit-on un peu plus loin. La phrase saute ainsi d’image en image : l’instant de nature est comme le soleil qui sèche la pluie ; le dedans est pareil au dehors ; les murs une fois séchés laissent des traces qui ressemblent à des fantômes ; ces fantômes se froissent telles de vieilles cartes. La conclusion de cette concaténation d’images — « Il n’avait rien à dire à personne » — accuse la solitude du personnage, et nous permet peut-être au passage d’enrichir notre définition : la poésie, née d’un rapport physique au langage, est une fantasmagorie privée.

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